SDF
L’habitude me fait peur ! Tiens, une nouvelle peur que je n’ai pas encore observée !
L’habitude, habitué, s’habituer… Ne dit-on pas couramment : " on peut s’habituer à tout ", le "on" représentant certainement le genre humain à l’exclusion de celui qui prononce une telle ineptie ! Tu crois franchement qu’on peut s’habituer à la famine, à la torture, au manque permanent de tout et surtout de l’essentiel, aux froidures de l’hiver quand tu couches dehors, à l’indifférence des passants quand tu es à deux doigts de mourir ?
L’habitude, outre le fait d’encadrer une vie afin que rien ne puisse surgir qui la mette en déroute, entraîne la certitude de ne pouvoir rien y faire. On accepte ainsi le mendiant qui dort sur un banc sous une couverture de carton, sous la neige peut être à en juger par les reportages qui envahissent nos écrans lorsque vient l’hiver, l’estomac vide à part le vin qui le réchauffe et le tue lentement. On s’habitue à le voir, révisant à chaque fois tout ce que l’on croit savoir sur les causes de sa condition. Pour se rassurer… On s’habitue à sa vue, se disant qu’on ne peut rien y faire car il ne le veut pas lui-même, ce qui n’est d’ailleurs pas dénué d’une certaine vérité car il s’est habitué lui-même à sa condition, et n’envisage plus les moyens de la changer. N’est ce pas le message sous-jacent des documentaires qui les concernent ? On se dit que ce n’est même pas la peine d’essayer d’éclairer leur vie, ne serait ce qu’un instant, d’un sourire confiant, même s’ils ne sont pas comme nous et beaucoup trop différents pour qu’on leur ressemble…
L’habitude mène au " je n’y peux rien ". On se blinde pour avoir moins peur et on s’habitue à tout pour ne pas avoir mal et ne plus ressentir ce pincement au cœur quand tes yeux croisent les siens. Il y a tant dans le regard d’un mendiant… D’un authentique, bien sûr, je ne parle pas de trafic organisé où il est encore plus à plaindre car même dans la rue il n’est pas libre. Mendier pour vivre est une infamie, mendier pour travailler est bien pire encore.
Alors on enterre bien vite notre culpabilité, on passe à côté d’eux sans les regarder et on finit par ne plus les voir… On s'est habitué, moi y compris. Jusqu’à les classer parmi les exclus de notre société et les abandonner à leur triste sort. Pas ton exclus, ni le mien, on y est pour rien, non, exclus de la société en général dans laquelle je vis comme toi. C’est une idée abstraite qui est la cause du malheur de ces êtres humains, certainement pas les individus qui la compose… Après tout il y a des services publics pour ça ! D’ailleurs, ils se sont exclus eux-mêmes, non ? Personne ne les a amené où ils sont qu’eux-mêmes, surtout pas toi ni moi : " Des clochards ? Dans ma rue ? Ca m’étonnerait, ils la nettoient deux fois par jour. Et puis dans le seizième, ça ferait mauvais genre ! Où ça, dites-vous ? Non, non, jamais vu. Et il est mort cette nuit ? De froid ? Dire que je dormais bien au chaud dans mon lit ! Comme quoi, on est bien peu de chose ! "
Le blindage est tellement épais pour se protéger de toutes les souffrances qui habitent notre monde que nous ne nous posons plus la question : " et si j’étais à sa place ? " D’ailleurs, c’est difficile à imaginer et personne n’en a envie : " Tant pis pour lui, c’est son choix, ses erreurs qui l’ont amené là, et tant pis si leur flot grossit, c’est la société qui veut ça. Marche ou crève, quelle que soit ta naissance, tel est notre principe et je me bats pour subsister. Moi, je n’y peux rien. Je ne veux pas souffrir pour eux ". Nos pensées égoïstes étouffent notre monde comme le couvercle d’un chaudron maléfique… A trop nous protéger, on en oublie la vie, on en perd notre amour... Ce n’est pourtant qu’une succession de petits gestes qui peuvent le raviver... Tout est possible par amour ! Et, bien sûr, tout commence par toi, et moi…
Quelles seraient les pensées d’un extraterrestre qui découvrirait une civilisation qui abandonne les siens, jusqu’à les laisser mourir de froid dans la rue ? Il ne pourrait que nous imaginer barbares et serait surpris de constater combien tous ceux qu’il interroge lui disent le contraire jusqu’à affirmer : " de toute façon, on n’y peut rien, c’est comme ça, ça a toujours existé, on est habitué ". Si tous ceux qui n’y peuvent rien se donnaient la peine d’essayer d’y pouvoir quelque chose, et ça commence par un sourire, je suis certain que l’on y pourrait beaucoup.
Juste un petit sourire au mendiant qui te tend la main, même si tu n’as rien à donner, même si tu n’as pas envie de donner pour des raisons qui te regardent, même si tu te sens coupable de ne pas lui donner plus parce que tu n’as pas de monnaie, quel que soit le cas de figure, juste un petit sourire pour qu’il se sente exister, comme ça, sans attente ni raison.
On y peut tous quelque chose…