Le monde des Mots
On m'a demandé un jour d'écrire le monde des mots. J’ai donc commencé mon travail en songeant qu'il y aurait certainement des tribus, faut un début à tout, comme des clans, des groupes, des minorités et des majorités sur notre terre. Et j’en ai trouvé plein ! De forces bien différentes, mais bon, je vais trop vite.
J'ai réparti les tribus de mots en plusieurs royaumes, et j'ai commencé par celui de la "Peur"… Le plus effrayant… Un empire... Dès que l'on pénètre son territoire viennent des pensées alarmantes, souvent à son propre sujet. On y retrouve pêle-mêle la tribu "je ne peux pas", celle des "tout va mal" et la tribu terrifiante des "pourvu que" qui constitue son avant-garde. Le grand jeu des "si" est d’arriver à être les plus nombreux dans une phrase ! Les "trop" se glissent aussi partout en rafale, courant dans tous les sens, se télescopant violemment à coup de grands : "trop bon, trop beau, trop petit, trop gras, trop bête, trop gentil"… Ils sont toute un bataillon armé de "préjugés" et de "manque de confiance". La tribu des "oui mais" ne regroupe que des mots qui sont pas très costauds et s'est récemment alliée à celle des "je te l’avais bien dit", une question de frontière territoriale trop floue… Les autres tribus appartenant à l'Empire de la Peur sont celles du "je doute", " je suis coupable", du "j'en manque" où s'amusent très fort les "pourquoi pas moi", des "cruels" où vaquent les mots de l’indifférence et de l'irresponsabilité. Au coeur de cet empire, il y a un royaume un peu à part qui dispose d'un pouvoir fabuleux, comme un état dans l'état, genre Vatican, celui des "Croyances"… Son territoire est si vaste qu'on se demande souvent qui des Croyances ou de la Peur est le plus fort. Il fait dans ces contrées très sombres, leur climat est polaire et leur air vicié.
Au bout d’un moment, concentré comme pas deux sur mon monde de mots, m’est venu l’idée qu’il devait y avoir un autre genre de royaume, des terres toute vertes parsemées d'arbres et de fleurs qui égaieraient mon monde pour l’instant bien noir. J’ai immédiatement pensé qu’il pourrait y avoir des tribus de jolis mots, comme celle des "oui", des "je vis", des "woaw !" et bien sûr celle des "je t’aime", innombrables. Je les ai réunies en une immense fédération qui tournait super bien, celle de l'"Amour". Une fois trouvé le grand coordinateur, il m'était plus facile d’avoir des détails sur son fonctionnement. La Fédération de l'Amour est composée de toutes les tribus de mots positifs. Après le moins, le plus. Elle intervient dès qu’on fait appel à l’un d’eux, les "mmmh", les "j'suis bien", doux comme des nounours en peluche … Les "aie confiance" et les "je te pardonne" protecteurs... Dès que je les ai mises au monde, elles se sont reproduites à toute vitesse et de "je t'aime" en "je t’aime", tout mon monde a basculé dans la Fédération de l’Amour. De l’obscurité à la lumière direct car aucune tribu de l'Empire de la Peur ne put s’opposer bien longtemps à la magie de la Fédération de l'Amour.
J'ai donc du m'arrêter car je ne pouvais plus avancer, l'Amour a gagné vite fait. Et ça ne m’a pas satisfait, c'était trop court...
Je m’y suis donc remis quelques temps après, pour vérifier, rangeant une fois de plus les bons d’un côté et les moins bons de l’autre, deux armées qui s'affrontent. La Peur s'est alignée comme à la parade avec la tribu des "je te hais" bien en tête. L'Amour avait l'air de s'en foutre, ses membres plus occupés à observer les papillons que la terrifiante armée qui se dirigeait vers eux. Au premier contact, les "je doute" ont été rassurés par les "aie confiance", et en un instant, forcément, l'Amour l'a emporté... ll n'a suffi que de quelques "je t'aime".
Un peu plus tard, j’ai recommencé, "cent fois sur le métier remettez votre ouvrage"... Pour arriver rapidement à la conclusion que finalement, mes tribus voulaient toute la même chose, aimer et être aimées en retour. J’ai donc oublié mon Empire et ma Fédération et laissé les mots vivre leur vie sur leur monde si particulier où tout est toujours pour le plus grand bien de tous, pour aller écrire autre chose.