Tranche de vie : déjeuner tropical
Aujourd'hui, je déjeune à la Réunion, Jung serait très content. Au menu piment farci, rougail et demi-rosé pour fêter la ballade, moi qui ne boit jamais. Le dépaysement est total, on s'y croirait ! C'est aussi bordélique, et souriant, que sur l'île : la déco est commencée, et pas finie, normal, d'ailleurs elle ne le sera jamais. Près de la cheminée (?) qui ne sert à rien, ça peut se comprendre, un palmier en plastique poussiéreux rappelle les plages de sable noir qui font les délices des touristes en quête d'exotisme. A l'entrée, le traditionnel frigo tel qu'il trône dans tous les bouis-bouis locaux. A côté, un hamac suspendu qui n'attend personne. Des coquillages sont tombés dans le traditionnel filet que lancent à la main les pêcheurs réunionnais à moitié immergés dans des eaux encore limpides, pourvu que ça dure. Sur les murs quelques panneaux de paille jaune sur lesquels sont épinglées des dizaines de photos de soirées probablement inoubliables pour les possesseurs du lieu. Partout des clichés touristiques, et des cartes postales vantant les mérites exceptionnels de l'île, ses cocotiers, ses huttes, la sagesse de ses vieux à la peau d'ébène. Un chapeau de paille recueille sagement la poussière. Les murs sont jaunes, le plafond est bleu ciel et ma nappe est une carte aux noms évocateurs : St Denis, St André, St Bendit, Ste Anne, dieu que les missionnaires ont bien fait leur boulot, St Philippe, St Joseph, St Pierre, St Louis, St Leu, St Gilles, St Paul, pas mon préféré. L'intérieur est plus exotique : La Possession, Le Tampon, Les Avirons, Etang Salé, Cileos, Piton des Neiges, Trois Bassins, Piton de la Fournaise, que j'ai visité comme nos astronautes la Lune, je dois même avoir encore une pierre-souvenir qui traîne au fond d'un de mes cartons. Comment s'appelaient leurs villages côtiers avant que l'homme blanc ne vienne y prêcher sa "bonne parole" universelle ? Dire que je suis blanc… Parfois j'en ai honte… Bref, j'ai traversé l'océan tout en étant à deux pas du célèbre Vieux Port.
J'ai toujours été étonné lors de mes voyages dans les îles de leur côté "de bric et de broc", de l'aspect inachevé de leurs réalisations. Comme s'ils éprouvaient de la difficulté à aller au bout des choses. Apparemment un effet du climat. Leur langueur passive se retrouve dans leur habitat. C'est vrai que planter un clou par 45° à l'ombre n'est pas de tout repos ! Ca me rappelle mon service militaire à Nouméa. Il y faisait si chaud que toutes nos manœuvres étaient réduites à leur plus simple expression, quelques aller-retours caserne-plage et basta. De toute façon entre les requins et autres animaux aquatiques peu engageant, serpents, cônes, coraux urticants, entre les araignées minuscules capables de terrasser un colosse, les maladies tropicales tapies là où on ne les attend pas, les virus sont intelligents, et l'agressivité passive des indigènes, mieux valait rester enfermés derrière nos grands murs de béton couronnés de fil de fer barbelé et admirer le paysage du haut de nos miradors, où nous nous endormions systématiquement tant le soleil était accablant… Un peu comme au Club Med. A l'exception des GO qui ne savaient pas s'exprimer autrement qu'en hurlant…
Voilà le piment farci. Je l'attaque prudemment. Au début tout va bien. Puis, à mesure que l'on se rapproche de sa queue, viennent les gouttes de sueur, les larmes aux yeux, les joues qui s'empourprent, la bouche qui s'enflamme et l'estomac qui hurle. Mais qu'est-ce que c'est bon ! Je dois être un vrai méditerranéen pour m'infliger de pareilles tortures gastronomiques. La vache, ça secoue ! Et ça dégage les bronches, me suis déjà mouché deux fois ! Mais comment font-ils pour avaler tous les jours des trucs aussi forts ? J'en suis tout écorché à l'intérieur. Mais bon, j'en ai vu d'autres en Thaïlande, Jordanie, Turquie, Tunisie ou Egypte, ce n'est pas ça qui va m'arrêter. Mais… tu veux que je te dise ?… Oui ?… Je n'aimerai pas être à ma place demain matin assis sur le trône solitaire.
Suit le rougail, pas assez épicé du coup, à tel point que l'on m'a amené gentiment un ramequin de piments pour corser la sauce. Bof. Gâteau chocolat-noix de coco pour finir en beauté mon voyage culinaire, l'addition, un dernier sourire, un compliment bien mérité, fin de l'aventure, je rentre à Marseille, la route est encore longue.