Merci les gars, les filles !
Il y a ceux qui ne voient rien. Je crois qu'ils font semblant. Surtout pas un regard, leurs yeux passent sur moi sans la moindre émotion apparente, comme s'ils ne voulaient pas que je remarque leur attention à nos différences. A croire que je suis transparent. Il y a aussi ceux qui ne voient rien mais rien du tout, jusqu'à marcher sur ma canne à m'envoyer dans le décor, ceux qui me frôlent et menacent dangereusement mon équilibre précaire. Faute d'attention ou de goût ?, je n'ose pas me prononcer, mais il me vient parfois l'envie de les faire chanceler à leur tour. Elle passe, tout passe, suffit de pas fixer. Et puis il y a ceux qui me voient venir de loin et qui font de grands détours au cas où l'appel d'air de leurs démarches entraînerait une chute qu'is ne veulent pour rien au monde, les gentils qui me tiennent la porte, jusqu'à en faire trop, souvent j'en rougis, les compatissants qui me sourient avec chaleur, peut-être bien d'anciens éclopés. En voiture, ils freinent doucement pour que je n'ai pas peur et dans un grand geste d'ouverture me donnent le temps de traverser. Alors je leur dis merci deux fois plutôt qu'une, le temps que dure ma progression héroïque. Une fois parvenu de l'autre côté de la rue, j'ai droit à un signe de la main, et je vois dans leurs yeux qu'ils ont le coeur tout léger. Alors je leur souris une dernière fois de toutes mes dents, car je sais qu'ils reproduiront avec tous mes compagnons d'infortune ce geste délicat qui nous a fait du bien. A ces anonymes qui nous rendent la vie plus douce, je voulais rendre un hommage vibrant. Grace à eux, mon handicap s'allège et devient une source de joie qui me rappelle à quel point l'humanité peut être belle et bonne.
