"Le collier d'ambre" par Céline

Publié le par Céline

Le collier d'ambre (nouvelle à lire chez la brune qui roule)

Apolline arborait les perles d’ambre empruntées a son enfant. Elle se disait qu’avec une telle parure sa vie serait plus belle, elle imaginait encore que la beauté de la vie tenait à l’image qu’elle renvoyait au monde. Sa souffrance était encore tellement vivante dans les entrailles de ce ventre mort qu’elle se tenait voûtée, courbée sur le monde à ses pieds, sans même réaliser qu’elle ne voyait plus le ciel au dessus de sa tête. Histoire de pieds, de tête, de ventre et d’ Apolline la douce, la belle enfant de jadis, meurtrie, éventrée par ce fardeau. Gustin, son fardeau de dix-huit mois mort sous les yeux d’une Apolline trop occupée pour réaliser qu’il était sur le point de chavirer. Elle avait trente ans et la beauté des femmes heureuses, épanouie par une vie qu’elle avait choisie. De sa romance avec Pablo, il lui était resté cet enfant d’une nuit, nuit volée à ce Casanova des cités. Elle le regardait depuis sa plus tendre adolescence, faire l’homme en bas de la cage d’escalier, sur sa mobylette puis dans sa voiture de sport, au bras des plus délurées. Elle l’a rêvé son prince des cités, combien de fois s’est-elle imaginée prendre son bras à son tour et marcher le long du canal à son côté. Apolline avait ses rêves en bandoulière, elle a erré dans ses études comme dans sa vie, à force de vouloir sortir de son destin elle a décroché un diplôme d’infirmière, puis un emploi dans une clinique spécialisée dans les traitements lourds pour les enfants. Les années s’effilochaient ainsi, avec toujours le même rêve, Pablo, elle ne voulait que lui, pourtant tout les séparait. De leur religion à leur éducation en passant par leurs amis, mais elle se moquait de tout ça, pour elle il était celui qu’elle attendait, quelle que soit sa réputation, elle se disait que les différences étaient l’apanage d’un autre siècle, et que de nos jours on ne remarque plus tout cela. Ce qu’on voit c’est un homme qui prend la main d’une femme, que ses doigts soient noir du cambouis des voitures qu’il répare ou manucurés pour recevoir ses clients fortunés de jeune banquier, ce sont des mains d’homme qui prennent la main d’une femme. Voilà ce qu’imaginait Apolline, la douce. Un jour de novembre glacial et humide, Pablo est arrivé en catastrophe à la clinique où travaillait Apolline. Paco, son petit neveu de neuf ans qu’il chérissait venait de rendre son dernier soupir après une longue lutte contre une de ces maladies qui n’ont d’ explication que l‘horreur du néant. C’est elle, sa voisine du temps passé qui s’était occupée du petit, l’avait choyé, dorloté, aimé jusqu’à ses dernières secondes. Elle ne savait pas que Paco était son petit neveu, Pablo avait disparu du quartier depuis deux ans ; et quand elle le vit passer la double porte des urgences, elle sentit son ventre défaillir comme quand elle avait quinze ans, ainsi rien n’avait changé. Elle avait eut quelques aventures nocturnes, sans jours, car elle ne supportait pas l’idée de partager un café avec l’homme qui avait fait d’elle, l’espace d’une nuit, une presque femme. Elle avait essayé dans ces bras de passage de se construire une histoire, elle était belle et rousse, triangulaire, grande, mince et diaphane. De ces beautés qu’on trouve froides mais qui nous attirent instantanément. Pablo n’était pas insensible à ce charme géométrique, mais troublé car il lui semblait que le poids de ce regard ne lui était pas indifférent. Il ne savait pas exactement pourquoi, mais cette femme le troublait. Ils ont réglé ensemble les contraintes administratives du départ de l’enfant car la mère n’en était pas capable, et Pablo en grand frère bienveillant voulait épauler sa sœur meurtrie. Puis, toujours sous l’émoi provoqué par cette indicible présence, il l’invita à boire un verre après son service. Elle accepta. Ils ne savaient pas trop quoi se dire, ses mots étaient aussi fragiles que son corps. Alors il lui raconta un peu sa vie, il était rentré en urgence pour Paco, mais vivait depuis deux ans une vie de bohème au long court, allant ça et là d’un continent à une péninsule, de petits boulots en larcins, il ne pouvait rester ici, peur de replonger dans les méandres de la grande délinquance. Elle l’écoutait, lascive, ne dévoilant d’elle que la partie visible de sa vie. Tard dans la nuit, ils se retrouvèrent allongés, corps mêlés dans un sordide hôtel de la ville. Mais qu’importe l’endroit, elle avait enfin senti ses bras se fermer sur elle, presque tendrement, elle avait, pour la première fois, regardé l’homme qui lui faisait l’amour cette nuit là. Elle était plongée dans une sorte de béatitude, comme si elle donnait son corps pour la première et dernière fois, ils échangèrent plaisir intense, tendresse, promesses jusqu’au lever frileux du soleil d’automne derrière les voiles grisâtres de la chambre. Les deux jours suivants, ils se croisèrent dans les couloirs de la clinique, puis on emmena le corps de l’enfant. Il y eut l’enterrement, et le vide soudain repris sa place dans la vie de la jeune femme. Pablo était reparti sans laisser d’adresse, sans un adieu ni même un au revoir. Elle savait au plus profond d’elle que cela arriverait. Elle n’était pas triste, elle était allée au bout de son rêve, elle avait senti sa peau, aimé son corps d’homme éparpillé, laissé sa trace au fond de ses yeux noirs. Le reste n’avait plus d’importance. Quelques semaines plus tard, elle apprit qu’elle était enceinte. Et pour la première fois de sa vie, Apolline était heureuse, souriante, mordant la vie à pleine dents, elle aurait un enfant de lui. Les mois passèrent et après un terrible accouchement où elle crut perdre l’enfant, elle sourit à nouveau à la vie. Gustin était un parfait mélange de ces deux êtres si différents, il avait le teint opaline de sa mère, les cheveux et les yeux ébènes de son père, avec en plus un sourire aux anges orné de deux belles fossettes. Apolline était enfin en paix, sereine et heureuse. Quand Gustin a fait ses premières dents, elle lui a placé autour du cou un collier d’ambre, qui apaisait les douleurs de l’enfant. Elle le trouvait beau avec son bijou. Dans la douceur d’une matinée de printemps, elle laissa l’enfant jouer sur le balcon, un instant. Un instant de trop, un instant tragique, pendant lequel Gustin attrapa une chaise, l’escalada pour tendre la main vers la branche du platane qui battait l’air devant ses yeux. Gustin tomba du troisième étage dans un bruit fracassant, celui du hurlement de sa mère qui s’approchait pour le faire descendre de sa chaise. On enterra l’enfant dans un silence de circonstance, Apolline n’avait pas de larmes, elle savait que c’était son destin. Destin tragique d’une jeune femme qui n’a fait que rêver sa vie depuis qu’à quinze ans, elle avait aperçu ce jeune homme du haut de son troisième étage. Elle se terra dans le vide organique de son ventre, revivant chaque instant de cette grossesse inespérée, de cette naissance de l’enfant,de cette naissance de femme. Enfin, elle décida de porter ce bijou d’ambre, pour se rapprocher de sa chair disparue, se sentant plus belle, plus vivante. Mais elle croulait sous le poids du collier, ses pieds s’enfoncèrent chaque jour un peu plus dans le sol, comme pour s’enraciner, et son buste ployait sous le poids de sa vie. Sans s’apercevoir qu’elle entamait sa triste descente aux enfers, elle luttait contre son existence, toujours parée de son collier d’ambre. Cette ambre censée atténuer les douleurs de dents des enfants, elle ne mordait plus la vie. Elle se cassait les dents sur sa fatalité. Elle n’avait jamais appris à s’approprier son existence, mais elle avait toujours serré les dents pour être ou pour paraître. Ce dimanche après midi, elle décida d’aller marcher pour essayer d’être vivante, elle longeait les rails de la voie ferrée, le regard vide, le dos courbé et les pieds enfoncés dans le sol, comme pour ne pas tomber. Elle regarda arriver le train, au loin, sa réflexion ne dura qu’un instant, un instant de trop, un instant tragique, elle perçut au fond de sa tête les premières notes d’une valse triste, et elle sut pour la deuxième fois de sa vie ce qui allait se produire, sans crainte elle affronta la machine lancée à pleine vitesse. Elle rejoignait son enfant, broyée par les mâchoires du mécanisme.

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C
merci, simplement et encore ... merci TOI .
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C
C'est une très belle nouvelle...
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