Il est l'heure
Je suis dans ma période temps, j'ai prévenu tout le monde. Ben là je le vois bien passer et me rapprocher d'instants que je redoute tant. A toute vitesse, il cartonne en bas à droite de mon écran. Tout à l'heure c'était quatorze heures, maintenant déjà quinze heures quarante, plus que tant de lui jusqu'au moment de fermer la porte, l'esprit vide, surtout ne pas penser, de monter dans ma voiture comme d'autres iraient faire les courses. Dans le trafic j'envierai celle qui pendue au téléphone se marre comme une baleine, celui qui engueulera le scooter qui lui a fait une queue de poisson, tous ceux et celles qui n'iront pas à l'hôpital, qui peut-être n'y sont jamais allés. J'envierai leurs sourires et leurs rires, leurs pensées joyeuses si éloignées des miennes. Puis le temps aura suffisamment passé pour que je me retrouve, j'y suis déjà, devant le bureau des admissions. Pour être admis. Pas besoin de faire des manières, pas besoin d'avoir bossé, tout le monde ici est admis et personne ne veut y aller. Et c'est encore aux admissions qu'il faudra que je déclare ma sortie, le cercle est vicieux, il ne finit jamais. Ma période temps c'est ainsi me dire sans pouvoir faire autrement qu'il ne me reste qu'une heure avant de me préparer. Je n'aurai jamais cru ressentir à ce point ce que j'appelle invariablement ma dernière heure au pays des vivants. Car je pars là où la mort n'est pas qu'une idée. Je vais là où il faut beaucoup de courage, dans un univers parallèle fait de cris et de larmes. D'espoir aussi, bien sûr, un peu, après le passage d'un toubib plus avisé que les autres, ou en tout cas plus doux. J'aimerais l'arrêter ce temps, le figer pendant que j'écris et écrire ainsi toute mon éternité, avoir tout écrit sur moi pour mieux écrire les autres, écrire le monde et ses paradis. Ce serait bien de bloquer le temps, qu'il ne me paraisse jamais trop long ou trop court, et toujours exactement à la bonne température. Mais il passe, est-ce que j'en perds, inexorablement et jamais à la même vitesse le temps s'enfuie, zut, où il est, j'crois bien que j'viens d'en perdre encore.
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