Un soir de pluie (nouvelle) - 4
Mes mains quittent le clavier.
Je repousse mon fauteuil à roulettes d’un coup de pied rageur, histoire de prendre du recul, par rapport à mon écran, par rapport à ce que je viens d’écrire, par rapport à moi-même.
Vais-je finalement conserver cette phrase ?
Lamentable de parler ainsi de la femme que l’on a follement aimée.
J’enregistre et je coupe l’allumage.
Et difficile aussi de conserver cette phrase, devant la photo d’elle qui pavoise encore sur le bureau. Étendue, langoureusement étendue, devrais-je dire répandue préciseront certains, sur ma table de cuisine.
Il aurait suffit d’ajouter à son sexe poli par le rasoir, à ses seins dressés en obus de croiseur et ses cheveux ébouriffés, une Kalachnikov artisanale, crosse de bois rutilante, façon Paki, et une de ces ridicules écharpes étouffantes en chenillette tressée, couleur dégueulis-de-poivrot, que portaient encore ici, il y a peu, tous les pseudos intellectuels-imbéciles du coin.
Et cela aurait pu constituer une jaquette pas plus moche qu’une autre, pour la collection de polars de gare, de son Altesse Sérénissime, vous voyez qui je veux dire…
Bon, la colère gronde en moi à nouveau. Risque d’étouffement progressif - keep cool.
Faut que je me calme. Après tout si je m’essaie à écrire cette histoire, c’est avant tout pour m’en débarrasser et pas pour tenter de faire de « l’alittérature ».
Psychanalyse sans psychanalyste, auto-analyse, je m’assois ou Docteur ?, -Prenez place sur le divan mon ami, - Merci Docteur, - On commence par quoi Docteur ? Je compte les moutons qui sautent la barrière ?
Tiens, Revenons justement à Nos Moutons !
Cet anneau plat qui ceint l’annulaire de son mignon pied droit, par exemple.
Et dire qu’il y en a encore qui ignorent que le pied d’une femme est une zone érogène particulièrement sensible. Pour moi, cet anneau d’argent ouvragé signale que le pied-là, au cas où je l’oublierais, ou je l’aurais oublié, est responsable de beaucoup d’orgasmes…
Certains ne possèdent que 3 cordes à leur arc : A. C. F.
C’est à dire, comme tout le monde le sait (qui a lu le divertissant livre de l’excellent Charles Willeford, « L’Île flottante infestée de requins ») :
- Anilingus, Cunnilingus et …Fellation !
" Ils sont si nombreux à lui être passés dessus..."
Ça me fait mal en vérité, un mal de chien de l’avouer.
Et pourtant notre rencontre fut l’exemple même de la réalisation d’un événement totalement improbable.
··········
Je revis cet instant ou, parvenu presque au pied de la statue, sous les bourrasques impitoyables, je constate que la femme qui est là n’est pas celle que j’attendais. De loin ç’était plutôt ressemblant avec la photo de la librairie, quoique dans cette réalité-ci, (mais quelle réalité ?) la femme s’abrite sous un journal qu’elle a déployé au-dessus de sa tête.
Mais en m’approchant davantage, malgré l’eau qui s’infiltre sous mes paupières, je parviens à distinguer qu’elle ne ressemble ni à la fille de la photo, ni à celle que je devais retrouver comme convenu à cet endroit.
Car elle tient ce journal visqueux pour protéger ses cheveux, mais pour le reste, elle est bien trempée, et moi aussi, mais totalement différente.
Dès qu’elle m’a repéré, son regard se fixe sur moi et ne me lâche plus. C’est comme une sorte de magnétisme qui me tire vers elle.
On reste un temps indéfini, face à face, à portée de main, les yeux dans les yeux, en silence, à s’observer.
On sait bien qu’on est là, l’un pour l’autre, mais sans pouvoir extérioriser un seul mot. Ni l’un ni l’autre…
Les passants pressés de sortir du métro, nous frôlent, ou même nous bousculent sans vergogne, tout en nous examinant curieusement.
Mais avec toute cette eau que le ciel daigne nous offrir, super baptême, personne n’a réellement envie de s’attarder.
Enfin elle formule, comme à regret :
- Elle ne viendra pas !
- Elle ne viendra pas ?
- Non elle ne viendra plus…
Oui, je sais, dans le genre minimaliste, on peut difficilement faire mieux, mais cela s’est passé exactement ainsi !
- Mais …
- Elle m’a envoyé te porter le message.
Elle tente une volte-face :
- Bon, moi j’ai fait mon travail, salut !
Une subite envie de vomir s’empare de moi.
- Attendez un instant s’il vous plait…
Cette voix chevrotante qui s’extirpe péniblement de moi, me fait honte. Je m’agrippe à sa manche.
Elle se libère d’un coup d’épaule :
- Ah je m’en doutais, ça va être le bureau des pleurs ! J’aurais jamais du accepter. Quelle conne je fais !
Sans méchanceté elle me détaille, puis soupire longuement, trop bruyamment pour que ce soit sincère.
Elle articule :
- Je ne voulais pas jouer les « go between », je n’ai rien contre toi, mais les mots ne serviront à rien. Je suis ici simplement pour transmettre un message et je viens de le faire. Mission terminée. EXIT.
Mais je ne me sens pas du tout prêt à la laisser partir. Je force entre mes dents un gigantesque sourire, histoire de la sécuriser. Tant bien que mal, plutôt mal même, je parviens à l’entraîner au café proche. Celui qui fait le coin du Boulevard Saint Germain et de la rue Monsieur le Prince.
D’ailleurs on frissonne tous les deux et une boisson chaude ne se refuse pas. Si je veux en savoir plus, il faut que je parvienne à assumer une certaine indifférence que je n’ai jamais possédée…
Les joueurs d’échecs, déjà attablés - ici on peut jouer aux échecs tous les soirs - nous accordent une attention toute relative. On les éclabousse un peu en nous faufilant entre les tables, mais tant qu’on ne fait pas basculer leurs pièces on n’existe pas.
Un emplacement minuscule se libère à cet instant précis, je l’accapare.
Elle se glisse contre le mur :
- Bon, d’accord, un café alors, mais je ne peux pas rester trop longtemps.
- On vous attend ?
- Oh c’est plus compliqué que cela !
Je me dis que c’est l’autre qui l’attend, la lâche qui l’a envoyée à sa place. Et qui l’attend, histoire de savoir comment s’est passé l’évènement.
Si je me suis lancé sous un bus, sous la rame de métro, ou si je me suis mis à chanter la « Traviata ». Si, si, je peux chanter la Traviata… Qu’est-ce que je raconte ?
Elle sort son paquet de cigarettes. Des Stockners. Un paquet tout chiffonné, où les trouve-t-elle ? Le type au comptoir qui ressemble comme deux gouttes d’eau (et l’eau y en a pléthore partout ce soir) à l’acteur Jean-Pierre Marielle, fait « tss-tss ».
Il accompagne son « tss-tss » d’un petit geste de la main.
Elle lui répond d’un sourire éclatant suivi d’un clin d’œil un brin trop séducteur et d’une grimace sympa. En échange il lui renvoie un baiser et se remet à discuter avec son voisin. Non seulement il possède l’allure de Jean-Pierre Marielle, mais aussi sa voix ! Si ça se trouve c’est lui…
Le paquet de Stockners retourne là ou il était. Chiffonné et plus humide encore.
Je commande deux cafés qui sont livrés aussitôt. Ici apparemment ça ne traîne pas !
Elle saisit sa tasse, extériorise une petite moue tristounette. J’observe, malgré moi, le dessin que fait sa bouche sur la céramique.
Elle lève les yeux. Ils sont magnifiques aussi. Il me semble y puiser un peu moins de mépris, un peu moins d’indifférence également. Sans doute une illusion.
Une nouvelle et brusque rafale de vent, mêlée d’une pluie acérée, cingle et balafre les vitres. Des oh et des ha s’élèvent dans la salle. Ce sont tous des habitués qui se retrouvent avec plaisir, tous les soirs ou presque, dans cette atmosphère bon-enfant. Des hommes surtout, les passionnés de l’échiquier !
Les phares des véhicules flashent et s’étalent en éblouissements insensés car la nuit est tombée. Au passage, chassées par les roues, les flaques d’eau jaillissent sur les trottoirs, inondent les passants qui protestent et insultent.
La partie de rigolade habituelle pour les chauffards parisiens.
Quelques parapluies se retournent, de nouveaux arrivants surgissent bruyants, et s’agglutinent au comptoir.
Elle se redresse, pensive, examine la rue.
Trop oppressé je ne sais pas quoi dire.
Peur de faire un faux pas. Peur de lui faire pitié, peur de la faire fuir.
Je veux savoir.
Je remarque qu’elle est, elle aussi, très jolie.
J’essaie de maintenir un silence qui se nourrit de lui-même. Rien de plus simple. Si le silence existe c’est pour être brisé.
Soit elle craque, se lève brutalement et disparaît, soit elle parle enfin…
Mais « ELLE » vide sa tasse, la retourne sur la soucoupe, lève les yeux vers moi, interrogateurs, retourne à nouveau sa tasse et s’essaie à lire mon avenir dans les dégoulinades du marc de café.
Je m’avoue vaincu, ce truc-là peut durer des heures, et quant à mon avenir j’ai bien l’impression qu’il s’arrête ici.
Les pièces claquent sur les échiquiers qui résonnent. J’entends des « Échec » triomphants ! Des « Échec au Roi » timides ! Des « Pat » mesurés.
- Bon alors…
Tiens, on a commencé la même phrase ensemble, à cet instant précis.
De quoi sourire, même si la situation ne s’y prête guère.
Et c’est là, je peux le dire, que cet invisible lien qui nous unit commence à se cristalliser.
Car ses yeux m’emprisonnent. C’est comme si elle s’était emparée de mes mains pour les maintenir dans les siennes…
Brutalement, carrément, avec cette arrogance à laquelle je devais m’habituer, elle me crache au visage :
- C’est très simple et irrémédiable. Il faut l’accepter ! Nous sommes amoureuses l’une de l’autre et… nous partons pour Cancun demain matin très tôt !
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