Un soir de pluie (nouvelle) - 6

Publié le par Mic Ardant




Bruits de piétinements derrière nous. Les mordus des échecs rentrent « at home ». Des odeurs de frites et de « Kebab » pénètrent et gagnent du terrain au fur et à mesure des départs.
Juste le temps d’ouverture des portes. Des odeurs  mouillées et convaincantes. Je sens mon estomac qui frétille.
Ça me prouve au moins que je suis toujours vivant. Désespéré mais vivant.
Elle regarde sa montre et s’empresse :
- Oh il faut que je parte maintenant…
Mais son œil demeure interrogatif.
- Pourquoi te presser ? Tu m’as écouté ? Abandonne Cancun. De plus je crois que c’est le terrain de jeu d’un  cyclone actuellement…
Elle se trémousse :
- Bon, au moins il faut que je l’appelle…
- Vas-y. Tu as ton portable ? Je crois qu’ici ça passe.
Elle se trémousse davantage sur sa chaise :
- J’ai envie de pipi. Tu sais où c’est ?
- En sous-sol à coté du bar, à gauche.
Elle se lève :
- Ça doit être la pluie ? A chaque fois ça s’impose d’un coup… l’humidité peut-être ?
- En t’attendant je vais reprendre un truc. Tu veux quelque chose ?
- Non merci, et puis je dois partir de toute façon…
Elle plonge vers l’escalier.
« Marielle » se tourne vers elle et l’examine d’un air songeur. Il est vrai que sa façon de marcher, en tortillant ses jolies petites fesses qui dansent comme deux adorables melons sous la courte jupe trempée, donne à penser… Et on ne peut ignorer le dessin de son string…
Je fais signe au patron qui discute à voix basse. Mais il a l’œil sur sa clientèle et aussitôt  m’interroge du regard :
- Un Irish Coffee, avec du Bushmill c’est possible ?
- Bien sûr, et pour la p’tite dame,
- On verra quand elle remontera.
Il sourit. « Marielle » lève les bras au ciel et claironne :
- Un Irish Coffee ! En voilà une idée qu’elle est bonne ! Tiens tu m’en mets un aussi Jean-Marie, mais avec du Jameson, murmure-t-il en me jetant un regard limpide.
Bien entendu ce n’est pas « le » Jean-Pierre Marielle. Je m’en convaincs aisément. Mais un imitateur de génie. Il parvient à restituer la voix traînante chargée d’empathie de son modèle ; de même les mouvements de tête et de sourcils si caractéristiques du véritable comédien. Mais il tient bien son public et à mon avis le fidélise.
Le « Marielle » qu’il nous compose  avec brio, celui qu’il parvient si bien à nous restituer, avec son charme et sa dégaine, c’est le Marielle de l’époque de « Charlie et ses deux nénettes » de Joël Séria, ou des « Galettes de Pont-aven », celui des années 73-75. Pourtant l’acteur est intervenu dans plus de 85 films, mais c’est celui-là que l’on préfèrera toujours, celui qui restera dans l’histoire.
- Ah le Bush Mill, clame-t-il, j’adore pourtant sa couleur orangée, mais il m’arrache tout l’intérieur… il me… pétrifie et ensuite je deviens… évanescent !
Tout le monde autour de lui, ses fidèles, sa galerie, s’amuse de bon cœur.
- Tiens Jean-Marie, reprend-il en s’adressant à nouveau au patron, qui concocte ma boisson, pour moi c’est la même couleur que  leur poisson frit. Tu sais bien, leur truc folklo aux  Rosbeef. Quand j’étais minot et que je fignolais mon anglais, je m’en suis tapé de leurs « fish and fried »…Ils te balançaient ça, à l’époque, dans un papier de journal bien crade, mais Dieu ce que c’était bon… Et puis mon vieux, alors ça te tenait bien au corps. L’estomac rempli tu pouvais faire des kilomètres sous la pluie sans parapluie d’ailleurs… Avec seulement ma casquette et mon loden à la Sherlock, oh là là…
Il se penche par dessus le comptoir, et au sourire grivois du patron qui l’écoute, je ne suis pas loin de penser qu’il est en train de lui raconter sa version perso du jardinier de Lady Chatterley…
Je surveille l’escalier des toilettes, as question de la laisser s’échapper en douce. Je dois dire que je m’étonne moi-même de ma force de conviction. Ou alors elle se fout de ma gueule… pourtant ?
Mon Irish Coffee est déposé devant moi au moment ou elle réapparaît, l’air satisfaite. Je me demande ce qu’elles ont bien pu se raconter au téléphone ?  Je sais qu’elles ont parlé car elle tient encore son portable en main. Comme elle à l’air joyeuse je pense qu’il n’y a pas de drame dans l’air. Pourtant  l’autre n’est pas  facilement malléable.  Il y a sûrement un côté de leur rapport qui m’échappe. Laquelle des deux prend les initiatives ? Laquelle des deux commande ? Celle-ci ? Apparemment oui. Pourtant  l’autre donnait toujours tellement de mal à se laisser convaincre ! Pour la moindre chose c’étaient des discussions qui duraient des heures.
- Je peux goûter ? dit-elle.
Je lui tends le verre.
La paille entre ses lèvres paraît toute mince. Elle aspire trop vite et s’étrangle :
- C’est bon mais c’est fort…
- Tu en veux un ?
- J’aimerais bien, mais ce ne serait pas sérieux. Il faut que je conduise.
- Tu es venue en voiture ?
- Oui, je suis garée Place Saint Sulpice, en sous-sol. Devant la Mairie.
- A plus forte raison, oui, pas d’alcool, le commissariat est juste à coté.
Elle rigole franchement :
- Et toi ?
- Moi je suis venu à pied, entre deux averses.
- Oui, je sais, elle m’a dit que tu habites près du  métro Edgar Quinet.
- Ah bon ?
- D’ailleurs ne t’étonne pas en rentrant, elle est passée prendre ses vêtements pendant qu’on discutait là !
Je sursaute malgré moi. J’ai l’impression de m’être fait « avoir ».
Ainsi pendant que celle-là me tenait la jambe, l’autre vidait mes coffres ?
Elle rigole :
- Si tu voyais ta tête ! Ben oui quoi, on ne part pas à poil à Cancun, tout de même…
Je sens à nouveau la férocité qui me gagne. C’est tellement bon de passer de la proie au prédateur. Je préfère cette peau là, à celle de Peau d’Ane… Je me demande si cette jolie fille en face de moi est naïve ou idiote. J’ai un doute.
Elle jette un coup d’œil vers l’extérieur. Apparemment la pluie a cessé.
- Bon, c’est l’accalmie, faut que j’en profite pour regagner ma voiture.
Elle se lève.
Je sors mes billets que je montre au patron, avant de les reposer sur la table, sous la note.
Il hoche la tête et d’un signe de la main me congédie. « Marielle » observe ma compagne qui réajuste sa veste légère et mouillée. Son regard, encore une fois, dit bien des choses que je comprends, et pour cause. Il est vrai qu’elle est sexy mais  actuellement perdue pour les mâles, dommage ! Mais rien ne dit… qu’avec un peu d’efforts… Je demeure optimiste, après le Bush Mill, ça se comprend  et ça s’excuse.
Je décide de m’imposer :
- Je t’accompagne jusqu’à ta voiture,
En voilà un homme qu’il est galant , clame « Marielle ».
Heureusement qu’on sort car celui-là il commençait à me casser les pieds, avec sa grosse voix musicale qui couvre tout.
Elle me tient la porte. On retrouve la fraîcheur de la rue. Le sol ruisselle mais la pluie s’est interrompue.
- J’adore Paris le soir… Et toutes ces lumières qui se reflètent dans cette inondation…
- Oui, moi aussi, et c’est là qu’il faut faire les photos.
- Tu fais des photos de Paris la nuit ?
- Non. Après les clichés de Brassai, pas question même seulement de tenter la chose.
C’est lorsque nous sommes en plein milieu de Saint Sulpice qu’elle me fait le coup, dans un éclat de rire qui paraît tonitruant du fait de la résonance  dans l’étroitesse de cette rue déserte.
 Elle se tourne vers moi :
- Tu as marché hein ?
- Pardon, que veux-tu dire ?
- Mais c’était une blague, gros nul !
- Une blague comment ça ?
Là je dois dire que je perd pieds complètement.
- Ben oui, c’est une blague tout ça !
- ? ? ?
- Tu la connais, elle a décidé de te monter un coup ! Elle dit que c’est bon, de temps en temps de savoir si on tient bien l’un à l’autre, alors elle a imaginé ce test ! Une épreuve quoi !
- ???
- Qu’est ce que tu en penses ?
Je suis incapable de répondre. Mais en moi ça résonne drôlement. La salope, la salope, la salope !
- Remarque, poursuit-elle, moi je n’étais pas partante, au départ, mais impossible de lui résister. Et puis elle m’a dit qu’en tant que comédienne - je suis comédienne - ce serait un test pour moi aussi. Si tu coupes dans mon histoire, c’est que je suis bonne !
Ça pour être bonne tu l’as été, ma cocotte.
J’avale ma salive, ma gorge est sèche malgré l’Irish Coffee :
- Et ça nous mène où tout ça ?
- C’est prévu. Tout est planifié. Elle nous attend à Luzarches.
- Ah oui, la maison de campagne de sa mère… Alors, tout était faux ? Cancun, votre liaison amoureuse, le départ demain…
- Ben oui gros bêta ! Comment as-tu pu croire un machin pareil ? Tu l’as dans ton lit depuis quand même un bon bout de temps, tu ne crois pas que tu aurais remarqué que côté sexe elle n’était pas satisfaite ?
J’ai comme l’impression insidieuse, tout à coup,  que sans le savoir elle retourne un couteau dans une plaie.
- Satisfaite, satisfaite, oui sans doute, mais elle pouvait simuler… Tu sais les homme se laissent prendre à chaque fois si la femme le veut bien. De plus elle adore qu’on la… enfin elle a ses préférences et justement…
- Mais toutes les femmes préfèrent se faire sucer, avance-t-elle.
Un peu trop fort à mon goût dans cette rue consacrée depuis des lustres aux « Bondieuseries ».
- Alors tu m’accompagnes à Luzarches hein ? Elle nous attend. Tu n’es pas fâché au moins ? Allez viens…
Elle se penche vers moi et à ma grande surprise me dépose un tout petit baiser humide et rapide au coin des lèvres :
- Tiens, ça c’est pour me faire pardonner.
J’en reste coi. Une idée commence à poindre ; elles me préparent une gentille soirée à trois peut-être. Et je viens de subir le conditionnement qui va leur permettre de me manipuler à leur guise. Pourquoi pas après tout ? Jouons leur jeu et puis on verra bien.
Je lui prends la main pour bien montrer que je suis complètement à leurs bottes.
Sa voiture est une petite Austin Cooper et elle sait la manipuler sans prendre de risques énormes. Mais il est vrai qu’il valait mieux qu’elle n’ait pas bu d’Irish Coffee, car par moment je n’en mène pas large. Surtout sur cette autoroute du nord, fréquentée habituellement la nuit  par  de jeunes dingues qui font la course. De temps en temps il y a des morts. Généralement des gens qui rentrent chez eux paisiblement et qui se viandent de peur.
On passe Roissy, son aéroport, ses avions, ses bruits, sa pollution. Il fait nuit, les phares éclairent largement et la route s’avère agréable. La voiture est parfumée au chèvrefeuille. Sa jupe  remonte très haut, et en me penchant un peu, si l’envie m’en prenait, je bénéficierais d’une jolie vue imprenable sur son string.
Tout à coup la voiture oscille.
- Merde dit-elle, je crois bien que j’ai un pneu crevé.
- Ralentis doucement et gare-toi sur la voie de secours…
- Je sais dit-elle, agacée.
 Elle stoppe :
- Tu peux aller voir, j’hésite à descendre de mon coté de la circulation.
- Bien sûr.
Je sors. Le froid me saisit. Pas de phares à l’horizon. Tout est très sombre. Difficile de voir les pneus. Je me penche et les touche pour vérifier. Tous les quatre. Un  peu chauds mais paraissant avoir la bonne pression.
Je repasse de mon coté et m’apprête à ouvrir ma porte. Elle est bloquée.
- Non tout va bien pour tes pneus. Tu m’ouvres ?
C’est la glace électrique qui se baisse et s’entrouvre. Elle se penche.
- C’est bon les pneus ?
- Oui, ouvre, vite, j’ai froid.
Et c’est vrai, je frissonne.
- Gros naze, pauvre con, me lance-t-elle, mauvaise. Tu nous prends pour qui ? De pauvres idiotes complètement assujetties à l’intelligence et au désir du male  en rut ? Tu croyais m’avoir fait changer d’avis avec tes inepties sur Cancun ? Mais pauvre idiot décervelé, si on devait partir pour Cancun tu crois que je te l’aurais dit, hein ?
Elle fait patiner son embrayage et avance de dix mètres puis s’arrête.
Je rejoins la voiture. Ma main qui tenait la portière bloquée est toute engourdie.
Je la maudis mais je ne suis pas encore au fait.
Je crois qu’elle va m’ouvrir, mais pas du tout !
Elle me lance :
- La survie sur l’autoroute pour un piéton, ordinairement ici, c’est 10 minutes ! Alors connard, tu ferais mieux de passer de l’autre coté de la barre de protection.
 Elle recommence à faire avancer la voiture, doucement.
 Elle  hurle :
- Marche dans l’herbe humide, crétin macho, c’est excellent pour le cerveau. Et, je devrais pas te le dire mais y a un pompiste à 10 Kms ! Adieu minable.
Le moteur Cooper rugit, féroce.
Elle s’éloigne dans un vrombissement délirant.
Je suis dans le noir.
Forêt sombre devant et derrière moi.
Mes vêtements conservent une humidité très désagréable et je commence à mourir de  froid.
Ma vision s’accoutume et il me semble que le ciel s’éclaircit un peu, mais, bien entendu, la pluie se remet à tomber.


Publicité

Publié dans "Nouvelles"

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
B
<br /> De l'écoute des bruits de café , à celle des conversations...de la rigolade à ...l'indignation ...j'en ai le souffle coupé !!! la suite please....la suite ....<br /> Trop bien !... et j'ai l'habitude de lire presque depuis que je suis née -<br /> Amicalement :-))))<br />
Répondre