Chut, c'est un secret !
Nuit noire.
Les parents dorment, la maison rêve. Ils descendent pieds nus à pas de loup le grand escalier principal. Le couloir est chichement éclairé par la lampe à huile, bien utile pour les petits pipis de la nuit.
Ils ne sont pas rassurés…
Un craquement.
Ils s'arrêtent, retiennent leur respiration… Pas un bruit.
Ils reprennent à pas encore plus feutrés leur descente dans les sinistres ténèbres.
Premier palier. Ils soufflent, la maison est grande…
Ils continuent leur progression à tâtons et arrivent enfin à la porte d'entrée.
- Chuuuuut !!!
- Mais j'ai pas fait de bruit !!
- C'est ça ! On voit bien que c'est pas chez toi !
Tom ouvre la porte avec la prudence d'un cambrioleur pénétrant Fort Knox, s'arrêtant sans cesse pour reprendre son souffle.
- Alors, tu l'ouvres ? s'impatiente Dough.
- Mais ça va faire du bruit ?!
- Ben, fais-le d'un seul coup !
Tom serre la poignée et tire la porte d'un coup sec. Pas un bruit, un miracle… La pleine lune les accueille. Tout est comme ils l'avaient prévu, les conditions sont bien réunies.
Dans son sac, Tom a les carnets, les bougies, une craie blanche, le grand livre des Anges que lui a prêté sa maman, du sel, de l'eau, des allumettes, des étoiles en papier d'argent qu'il a achetées exprès, et le fruit de leurs longues rapines dans tous les tiroirs, armoires, caves et greniers de leurs maisons. Le parfait cartable du magicien en herbe ! L'idée vient de lui :
- Si on jetait un sort ?
- Pourquoi faire ? Ça n'existe pas la magie !
- Pas dans le monde qu'on connaît. Pas encore.
- Pas encore ?…
- Oui. Mais maintenant dans notre monde parfait, on jette des sorts ! Sur nos carnets !
- Mais t'es fou ! s'insurge Dough pas très à l'aise devant les idées farfelues de son meilleur copain. D'abord on n'a pas fini le monde parfait. Et puis, pourquoi faire ?
- Pourquoi pas ? Par exemple, tous ceux qui les liraient trouveraient le bonheur ?
- Faudrait de la vraie magie, alors ! Ou des dingues.
De fil en aiguille, et après de nombreux détours, ils ont fini par tomber d'accord.
Ainsi les voilà dans la nuit qui se dirigent vers la vieille grange. Tom est déjà allé en repérage pour voir s'il pouvait dessiner sur le parquet la fameuse étoile à huit branches dans deux carrés avec huit petits cercles à chaque pointe. Il n'a pas cherché la signification des symboles, n'a pas tout compris des textes obscurs, mais une phrase l'a décidé :
" Par une nuit de pleine lune, te mettre au centre de l'étoile et prier ton dieu intime. Ton vœu sera alors exaucé. Mais, attention, il faut qu'il soit clairement formulé, sans peurs et en toute certitude ".
Le mot attention l'a un peu effrayé, mais il s'est vite dit, c'est un enfant très intelligent, que ça devait être pour les grandes personnes qui se posent sans cesse des questions et ont peur de tout. Donc, il ne lui restait qu'à formuler le bon vœu ! Mais il avait beau souhaiter le meilleur, il parvenait difficilement à l'imaginer, et encore moins à l'écrire, toujours à cause des grandes personnes qui disent que le bonheur n'existe pas sur terre. En fin de compte, énervé de penser déjà comme un grand, il s'est dit que ne rien préparer était le mieux à faire.
Assis dans le noir, dos à dos, tremblants dans leurs pyjamas trop légers pour la saison, au centre de l'étoile, Tom et Dough se préparent à disposer les objets requis dans les huit cercles, comme indiqué dans le grimoire que Tom tient sur ses genoux. La lueur des bougies donne à la grange des aspects inquiétants.
- Passe-moi le soleil.
- Quoi ? chuchote Dough.
- Le soleil !
- Tu pourrais articuler ! Tiens !
- … Où je le mets ? s'inquiète Tom. Mais c'est où le devant ? Devant toi ou devant moi ? Et si le devant, c'était derrière moi ?…
- Tom, j'ai froid !
- C'est pour ça que tu trembles ? Je croyais que tu avais peur !
- Mais qu'est-ce que tu veux qui arrive ? s'impatiente Dough.
- Rien… Mais j'ai vu quelque chose bouger dans le coin, là-bas !
Dough se retourne. Impossible de voir quoi que ce soit.
- C'est rien ! Peut-être ton chat ou une souris. Ou un rat ! Je sais pas, moi ! Pourquoi tu vas pas voir ?
- Et sortir du cercle ? Mais t'es fou !
- Tu vois bien ! Peu importe ce que c'est puisque tu veux pas y aller ! Après le soleil, c'est quoi ?
- Attends ! Tom respire un grand coup, il a toujours été le plus émotif. Bon, je le mets devant moi. Toi, tu seras le derrière.
- Si tu veux… répond Dough laconique. Tu n'auras qu'à me donner la lune. Aucune réaction de Tom qui a du mal à lire tellement il a froid. Bon, tu veux quoi après ?
- Le cœur !
- … Tiens !
- Ça va à droite. Après c'est ?… la coupe. Ils disent que c'est un calice.
Dough cherche… Il finit par sortir un petit pot en argile.
- Tu parles d'un calice ! Tiens.
- Sous le cœur. Après ?… La croix ! Faudra la rendre vite, je l'ai piquée à mémé. Voilà ! Après, la terre, c'est devant toi. Le rond peint en vert et bleu !… Tu l'as ?
- Oui. Après ?
- Attends, je m'en souviens jamais ! Ha oui ! L'étoile à cinq branches !
- J'ai ! Après ?
- L'épée ! Tom se retourne. Tu fais attention c'est un souvenir de papa de son voyage en Espagne !
- Oui, promis. Voilà, c'est fait ! Après ?
- La bougie, il faut que tu l'allumes.
- … C'est fait ! Et ça sert à quoi, déjà ?
- Ce sont des portes ! Je te lis : " Les quatre éléments tu possèdes, Quatre voies tu dois explorer. Quand les clés tu trouveras, l'union sera achevée. "
… ?… Dough n'a strictement rien compris, et trop froid pour essayer. Bon... Et la phrase ?
Le moment est venu… Quelle phrase ? Qu'est-ce qu'il va demander ?… Soudain, il pense à tous les gens tristes qu'ils côtoient, leurs airs peinés, leurs larmes et leurs souffrances. Il se dit que ce serait bien de faire quelque chose pour eux… pour les aider à aller mieux… Reste à trouver la voie, le comment, à défaut du pourquoi. Qu'est-ce qui pourrait les aider ? Quelque chose qui les ferait rêver ?… Les rouages de son petit cerveau se mettent à tourner très vite. Soigner ? Bien faire ?… Faire du bien ?… Être bien et soigner ?… Ça vrombit dans tous les sens. Il s'agit de créer une formule magique ! " Je veux faire le vœu ?… d'aider les autres à aller mieux et, pour ça, je dois aller bien, et si je vais bien, c'est que je suis content, calme, bien où je suis, sans me poser de questions qui font mal à la tête sur ce que j'ai fait ou ce que je vais faire ! Comme un ange ?…"
Dough s'impatiente pendant que Tom rougit sous l'effort, il faut avouer que ce ne sont pas des concepts évidents pour un petit garçon.
- Alors ?
- Je l'ai ! s'écrie Tom. Tu es prêt ? Je la dis une fois et on la répète ensemble. Tu vas voir, c'est simple ! Écoute : " Donne à nos carnets le pouvoir de guérir ceux qui les liront. Merci."
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