Incurable...
"Qui ne peut être guéri"... Ainsi le dit le dico, comme tombe le verdict d'un jury aux Assises, et l'annonce le neurologue, toujours la tête basse, à son patient. Aucun retour en arrière, le mal est fait, et va progresser. Inéluctablement. "Contre lequel on ne peut lutter".
Il est des jours où je ressens plus que d'autre tout le poids de cette sentence. Et même quand je me force à oublier l'avenir qui est le mien, évitant de voir l'aggravation de mes troubles, elle est toujours là. Je porte ma croix. Seul.
Ce soir, je suis fatigué... A souhaiter qu'enfin tout s'arrête. Comme tous ceux qui subissent ce calvaire. Comme le supplicié qui demande grace, suppliant son bourreau de l'abattre. Ce soir, j'en suis là, comme bien des soirs, quand je ne peux plus me cacher à moi-même ce que je deviens, et que me revient tout ce que j'étais.
Je porte ma croix comme Atlas porte le monde et tout son désarroi. Mon corps sans cesse en souffrance me demande une aide, un calme, des soins que je ne peux lui donner. On me bourre de chimio, on me perfuse, et je m'enfonce, et me prends à rêver d'abréger ses souffrances, de devenir pur esprit enfin libéré, délivré, léger, tout léger.
Je ne sors quasiment plus. Marcher est une torture de plus en plus insoutenable et les pauses s'allongent tandis que mon périmètre se réduit. Je n'ai pas fait le ménage depuis bien des jours, les moutons s'en donnent à coeur joie, je n'ai pas fait les courses, je ne peux plus étendre mon linge... Je ne suis plus que l'ombre de moi-même.
L'on me dit souvent, toujours des bien-portants, qu'il y a pire ailleurs. Je l'entends, je le vois : "des enfants meurent !, tu es vivant", mais que m'importe ce que je ne connais pas, et est-ce bien être vivant que de passer ses jours entre quatre murs à attendre mes quatre roues ?
J'étais un grand voyageur, je vendais du rêve, je ne peux désormais que rêver, comme l'homme qui marchait dans sa tête. De mon canapé au comptoir de la cuisine, je dois prendre bien soin de me tenir. Tous les meubles portent les traces de mes mains qui ont appris comment me rattraper, jusqu'au jour où elles ne le pourront plus.
Et puis un jour, je perdrai la tête. La maladie attaquera mon cerveau. Alors adieu mes mots. Ce jour-là, quand je n'aurai plus devant moi que des pages blanches, alors sera venue l'heure du grand saut. A moi les petits nuages et les mots de lumière.
Publicité