Journal intime - Saint Pierre de l'Hérault
J'ai ouvert une bouteille de rouge, la Cuvée Saint Pierre, donne-moi la clé. Seul, je vais la boire, pour oublier, tout oublier, jusqu'à ce que cesse la douleur, et que mon esprit s'apaise dans les volutes célestes du premier des apôtres.
J'ai entamé mon premier verre. Il me dégoûte un peu, mais ça passera. Au troisième je n'y verrai que du feu, et le chariot qui me guette descendra à fond les manettes pour disparaître dans les profondeurs glacées de mon ego épouvanté par l'avenir qu'il envisage.
La télé est allumée, mais j'ai coupé le son. Johnny se bat pour Optic 2000, une question d'impôts, un pianiste joue pour France Musique, rien d'anormal, la sauce Panzani est maintenant sans colorant, auraient-ils compris, et Cuba me crie Viva la vida, à moi qui ne sort quasiment plus. Une beauté s'endort bienheureuse dans la fraîcheur de ses draps lavés à la lavande, une souris envoie des cailloux sur la fenêtre de sa princesse avant que l'Ecureuil ne lui apporte une échelle, de quoi monter plus vite vers son capital. Retour à Cordier, sérieux comme un pape, encore des morts à élucider, le monde est plein de méchants qu'il faut vite vite enfermer.
Il commence à faire froid. J'ai mis le chauffage. Mais j'ai froid à l'intérieur, et rien ne me réchauffera. Que le vin, j'ai presque fini mon premier verre. Allez ! Ca y est. Je me sers le second. encore trois et j'aurai plié la bouteille, et peut-être trouvé les clés, qui sait.
Me vient une chanson de Jean Ferrat : "on me dit à présent que ces mots n'ont plus cours, qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour"...
Chaque fois que j'écris ma vraie détresse, car jamais je n'en parle, car nul ne peut comprendre, ou ne veut entendre, et les grands garçons ne s'apitoient pas sur eux-mêmes, chaque fois que pèse sur mes épaules cette incommensurable fatigue auprès de laquelle la mort semble si douce, quand ma croix me devient insupportable, alors me revient cette chanson. Comme si l'on n'avait plus le droit aujourd'hui de dire sa peine. Comme si l'on devait tout oublier...
J'ai attaqué le deuxième verre. Je n'ai toujours pas plus chaud. L'alcool ne suffit plus à chasser ce qu'est devenue ma vie. Saint Pierre ne veut pas me donner les clés.
Un regard à la lucarne, Cordier vient de trouver un indice, il a la tête satisfaite du flic d'opérette, tandis qu'une coupable ploie sous la mitraille d'une foule de questions auxquelles elle ne semble pas vouloir apporter de réponses, claires s'entend. Toujours la même rengaine. Toujours les mêmes clichés, le bon d'abord se perd, puis manque de tomber, prend des coups plein la tête, est prêt à abandonner jusqu'au coup de théâtre qui le proclame héros, et le bien triomphe du mal, comme la sclérose de mon corps.
J'ai presque fini le deuxième verre, et j'en ai déjà marre. Je n'ai pas de vices, c'est bien ça le pire, aucune bouée pour me soutenir. Alors je vais m'arrêter là et clore ce débât qui n'intéresse que moi, et tous ceux qui souffrent de par le monde.
Tu m'as lu peut-être jusque là, je l'espère pour toi car vois-tu c'est ici que voilà la grande leçon de tout mon déballage. Ce que je vis m'appartiens et je sais que quelque part j'ai choisi ce chemin pour une raison que ma raison ignore mais que mon âme connait. Je me plains, il est vrai, car humain je suis, mais je n'oublie jamais que la vie est ce que l'on en fait. Le hasard n'existe pas.
Un jour Saint Pierre me dira pourquoi je devais vivre cela et tout ce que je trouverai à lui répondre c'est : bon sang, mais c'est vrai ! On apprend de ses joies comme de ses souffrances.
Alors toi qui marche, danse et rit dans ton corps tout léger, remercie-toi bien fort du cadeau que tu te fais. Et quand tu croiseras un handicapé pense au courage qu'il lui faut pour accepter sa condition plutôt qu'à la pitié que t'inspire son état. Le handicap demande une force que tu ne connais pas...
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