Animus - Anima

Publié le par Christian Pélier

Il est terrible. Et me fait perdre beaucoup de temps. C'est ma vision des choses aujourd'hui, je ne suis pas encore arrivé à me convaincre que le corps est aussi fait pour aimer, comme une séparation entre mon instinct animal, la recherche forcenée de mes plaisirs, et la sérénité d'un esprit dominant la matière. Pas le grand Esprit, car le petit domine par la voix d'une raison qui me dit : "ce n'est pas bien ce que tu fais". Il se croit au-dessus des plaisirs charnels et juge que le temps passé à me satisfaire serait mieux approprié à faire quelque chose d'utile. Parce qu'il y a toujours "mieux" à faire que ce que je fais. Quoi en vérité, si ce n'est apprécier tous mes instants, qu'ils me soient dictés par mon instinct ou ma raison...

Il faudrait que j'en arrive à un mélange subtil des deux, chacun écoutant l'autre, acceptant ses peurs, comprenant pourquoi il s'exprime ainsi et créant un consensus où tout est bien, et peu importe qui prend le relais, ego, corps, reptile, anima ou animus et tutti quanti. Un troisième au milieu, un observateur empathique assistant depuis des décennies à un match épuisant, un arbitre sans pouvoirs, exempt de jugements, profondément aimant et compatissant avec chacun des joueurs, de façon égale et de tout son coeur. Ce serait bien un troisième en moi qui sache que nous sommes beaux, chacun à notre façon, et qu'ensembles, sans filet ni raquettes, nous sommes plus grands que nous.

Pour former le triangle qui unit mes opposés, j'ai besoin d'une troisième voie qui ne soit que d'amour. Elle se sait toujours à sa place et n'oublie jamais qu'elle est tout et partie. Sa seule existence ferait que mes moitiés petit à petit se tairont pour pouvoir mieux entendre tout ce que n'est pas dit mais que chacune d'elles sait tout au fond.

Mon apôtre, le mâle, cancer ensoleillé, poserait son sac, son baton et ses livres. Peut-être dans un désert ocre et rouge, sur un banc de pierre improbable mais accueillant. Il regarderait l'horizon et souhaiterait se poser, abandonner tous ses rêves d'unir un monde à feu et à sang. Il en a fait le tour pour prêcher la bonne parole, il avait tant besoin de se convaincre lui-même. Alors le Silence l'emplierait, et, dans cette absence de parasitages, la troisième voix le réchaufferait : "tout était utile, tout a un sens, il n'est point de routes que tu ne devais suivre et point d'écueil où t'échouer. Tout venait de toi et il en est ainsi depuis une éternité. Pose-toi, allège ton fardeau, sur ce banc dans le désert tu devais t'assoir. Regarde et écoute..."

Ma guerrière, mon amazone, fière et farouche, la lionne lunaire, arriverait par la droite, l'allure combattive et l'arme au poing. Elle est reine, et forte, et terrible, brune à forte poitrine, diabolique de sagesse incarnée. Quelque chose l'amène là qu'elle ne devine pas, elle a abandonné sa chasse pour répondre à un appel qu'elle n'a pas entendu.

Elle distingue le banc occupé par un homme en tunique blanche, blond comme les blés, qui admire le soleil qui se couche. Le spectacle la touche et nourrit ses émotions, elle en a beaucoup, c'est une combattante.

Il se retourne et la regarde, se reconnaissent. Elle s'assoit en silence, le plus loin possible, pose son arc et ses flèches, dénoue son ceinturon, plante sa dague dans le sable et arrange ses cheveux.

Que pourraient bien se dire Anima et Animus pour engager la conversation ?

Lui : je suis fatigué de me battre pour révéler l'amour.

Elle : je suis fatiguée de me battre pour conquérir l'amour.

Le Silence : chacun digère la fatigue de l'autre et son but, le même, chacun à sa façon.

Elle : j'ai parcouru le monde

Lui : sur bien des chemins

Elle : il n'est point de paix sur terre

Lui : que là où l'on est.

Le Silence leur dit : vous luttez pour survivre, laissez-vous aller à vivre.

Assis sur un banc de pierre, le cancer Soleil et la Lionne Lune regardent le coucher de soleil sans penser à autre chose. Le désert est silence, la nuit l'est aussi, le soleil freine sa descente pour ne pas faire de bruit.

Les deux mains posées sur le banc de pierre, le buste en avant, on dirait presque qu'ils se retiennent de repartir, de courir encore et encore vers un but qu'ils savent pertinemment tout près.

Sans le faire exprès, la main droite de l'Apôtre effleure la main gauche de l'Amazone. Aimantés l'un à l'autre, ils se la donnent et ressentent une vague de chaleur les réunir.

Et dans le silence de leur union : ainsi voilà ce qui vous manquait, gauche et droite réunies, inversion des polarités.

La troisième voix ferait tout dans le plus grand silence, à l'écoute du monde et de toute sa vie. Toujours parfaitement à sa place, ni juge ni victime, elle serait l'artiste de ma Chrysopée.

Quant aux deux sur leur banc dans un désert de sable, il est temps qu'ils se lèvent et que, main dans la main, il suivent chacun la même intuition unificatrice : la somme des parties dépasse toujours le tout.

... Sur le banc de pierrre, ils ne l'ont pas vue, est gravé en lettres d'or le mot : Paix.

Publicité

Publié dans Prof

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article