Bar du Claux

Publié le par Chris

     De grands miroirs effacent la pierre murale. Tables et chaises de pin et de paille illuminent l'endroit où j'écris. La patronne s'appelle Brigitte. C'est une femme du tonnerre qui respire la joie de vivre. Ses accueils sur fond de grands sourires rendent l'endroit chaleureux et donnent envie de boire au bonheur.

     Plafond blanc, ou presque, non, jauni pour égayer encore l'atmosphère, RFM qui égrène ses tubes ringards, quelques clients qui papotent de tout et de rien, d'un départ : "demain ?, mais on n'a pas fini !, faut que t'ailles chercher le matos, pars pas demain !..."... Reste là, ne me quitte pas... Rien n'est vraiment dit mais tout y est : ne pars pas demain mon ami, j'ai encore besoin de toi.

     Brigitte commente les nouvelles, les actus sont pas belles, Jacques opine et retourne à son tiercé quotidien auquel Patrick se joindra, comme d'habitude. La cloche sonne midi. Deux clients investissent notre intimité, bruit de chaises, "bonjour, deux grands cafés au lait ?", "oui". Froufrou de la machine, tasses qui se tamponnent, Brigitte est attentive, elle aime bien faire les choses.

     J'ébauche un geste, mon verre est vide. Vais-je en reprendre une ? Il faut que j'aille retirer de l'argent, j'en ai pas beaucoup, comment en trouver ?, mais où va ma vie ?, et comment je la vis ? Des questions angoissantes et sans réponses qui n'ont pas leur place ici, assis au comptoir, en toute confiance.

     Jacques lit les résultats du quarté, les prévisions de gain étaient plus optimistes. On se rassure d'un ferme "tant pis" et on passe à la question du jour : "vous avez commencé à chauffer, vous ?"... Qui donnera le signal du départ ?... "Un gars de Millau doit passer ramoner la cheminée". Ainsi, ça se prépare, l'instant approche, je sens déjà le feu de bois.

     Jacques vient régler son apéro quand sa femme le termine à peine, cling-clang dit la caisse, "merci, à tout à l'heure", ici on ne se quitte jamais longtemps.

     Sade remplit le bar de sa voix langoureuse, grave, chaleureuse, pendant qu'une conversation s'installe sur les fermetures de saison et les ouvertures dans le village : "ce serait bien que le pressing reste ouvert..." Dérapage sur la concurrence qui devrait arrêter de vendre de la bouffe, même s'ils ont raison de le faire, virage sur le conjoint qui doit repasser à seize heures, le ramoneur n'attendra pas. "Et le linge dehors ?, il faisait si beau ce matin, et d'un seul coup" : "c'est marrant comme le temps est changeant", "mais les hirondelles sont parties", "tout était mouillé".

     La machine à glaçons crache ses cubes tout prêts à plonger dans des ricards additionnés de leur dixième d'eau.

     Vient l'étape des cancan... J'ai faim... Jambon ? Tomates ? Croque-monsieur ?.. Ils en sont toujours au parking de Saint Jean, trop loin de la boulangerie, incompréhensible, ça gênait pas avant de se garer devant. Jacques donne le signal du départ, les champignons n'attendent pas. Derniers conseils de Brigitte sur le temps qu'il va faire, issus d'un Midi Libre tout ce qu'il y a de provincial.

     Et passent les heures, bon cette solitude. Et passent les heures, sympa seul avec moi. Et passent les heures, avec elles ma vie. Et passent les heures, m'en fous, j'y suis.

     Rien ne m'attend, pas envie de bouger, rien ne m'indispose, à ce que je fais je suis. Je sors de la boucle vicieuse, je monte tout là-haut, où il fait si beau. Je pénètre de nouveaux cercles qui me montrent combien l'endroit où je suis et bien l'endroit où je devais être... Et point à la ligne.

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Publié dans Journal intime

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