Société et Psychée 1
Voici un splendide article, long je le concède mais particulièrement instructif, sur les rapports entre l'individu et la société depuis 1960. En résumé : passer du "tout est possible" des années soixante au "rien n'est possible" de nos jours, ne s'est pas fait sans que nous n'en payons le prix : la déprime généralisée… Un très bel éclairage des perturbations intimes que nous subissons tous plus ou moins aujourd'hui.
Fatigue, énergie, dépression dans les sociétés démocratiques par Alain Ehrenberg, sociologue, co-directeur du groupe de recherche "psychotrope, politique et société" au CNRS.
Je ne vais pas entreprendre une histoire détaillée de la dépression en psychiatrie. Je prendrai de temps en temps des points de repère dans cette discipline, mais ce que j'ai en vue, c'est d'essayer de comprendre comment la pathologie mentale considérée depuis vingt-cinq ans comme la plus répandue dans le monde entier, accompagne un certain nombre de changements normatifs dans nos sociétés.
Freud écrivait dans son dernier livre publié en 1938 : "Le barbare, il faut bien l'avouer, n'a pas de peine à bien se porter, tandis que pour les civilisés, c'est là une lourde tâche". Au fond, l'exposé que je vais faire ici est une sorte de commentaire ou de réflexion libre sur ce que signifie cette lourde tâche.
Je vais commencer par durcir un contraste entre aujourd'hui et il y a vingt-cinq ans.
1970 : tout est possible. Le mot d'ordre fédérateur de la jeunesse c'est "émancipation", tandis que l'élite intellectuelle, en tous cas une partie d'entre elle, nous annonce la "mort de l'homme", c'est-à-dire, au fond, du sujet bourgeois que les hommes de la Renaissance avaient inventé. "Émancipation" : le mouvement est anti-institutionnel, la famille est un étouffoir, l'école est une caserne, le travail et son envers la consommation, une aliénation, et la loi bourgeoise un instrument de domination dont il faut se libérer. Il est interdit d'interdire. Une liberté de mœurs inédite se greffe sur l'immense progrès des conditions matérielles commencé après la deuxième guerre mondiale, ainsi que l'ouverture des trajectoires de vie, c'est-à-dire cette mobilité ascendante devenue, à partir des années soixante, une réalité tangible dans la société française.
Aujourd'hui, vingt-cinq ans après, un anti-mot d'ordre s'est imposé : rien n'est possible. Une sorte de sentiment d'écrasement sur le présent a envahi les esprits. Elle trouve d'ailleurs sa confirmation dans la difficulté des conditions matérielles de la vie et la fermeture des trajectoires qui s'étaient ouvertes et que le mot "exclusion" désigne. Ce sentiment s'accompagne de demandes de sens multiples (alors qu'on parlait à l'époque précédente, et avec joie, de la mort du sens). Le thème du rappel-de-la-loi, des limites-à-ne-pas-dépasser, succède manifestement aux aspirations collectives à ce qu'on ne mette plus de limites à la liberté de choisir sa vie.
J'ai donc l'impression qu'une culture d'impuissance domine la perception du temps présent. Chacun semble être un poids, parfois écrasant, pour lui-même, ce dont la dépression est, me semble-t-il, le symbole même. Et je montrerai au cours de cet exposé que si la névrose est une maladie de la loi, une maladie de la culpabilité, la dépression, justement, est une maladie de l'insuffisance. C'est plutôt la panne qui est en jeu dans la dépression. C'est pourquoi elle n'est quand même pas sans rapports avec la question du culte de la performance.
Comment un tel retournement peut-il s'expliquer, au-delà, évidemment, de la grave conjoncture économique et sociale que nous connaissons ? Il faut dire que la dépression n'est pas une pathologie du malheur social, elle ne s'est pas diffusée sur la dégradation des conditions de vie de ces dix ou douze dernières années. C'est un point important.
Si, il y a vingt-cinq ans, on nous annonçait joyeusement la mort de l'homme, on craint aujourd'hui la disparition du sujet. On se lamente sur son sort. Il y a manifestement un malaise sur le "sujet", sur ce qu'il est et sur ce qu'il doit être, comme en témoignent des controverses, des polémiques ou des débats dans des domaines très différents. Je pense, en ce qui concerne le domaine qui m'intéresse le plus, celui sur lequel je travaille, aux polémiques sur les tranquillisants, commencées il y a à peu près une quinzaine d'années en France, avec dans la presse des titres comme : "Vous êtes tous camés aux tranquillisants !". Ensuite je pense aux polémiques sur les antidépresseurs de ces quelques dernières années. Sans compter, dans un domaine connexe, l'extrême difficulté à mettre en France une politique cohérente de la drogue, c'est-à-dire une politique qui ait une certaine efficacité, une certaine lisibilité, et qui fasse sens pour l'opinion. Pensons aussi, dans un tout autre domaine, toujours dans cette crainte autour du sujet, à ce qui se passe autour du clonage, ou à un certain nombre d'usages de la procréation médicalement assistée. Pensons à l'explosion phénoménale du souci devant les violences sexuelles, l'inceste, etc.
Bref, ce que je veux dire à travers ces exemples (et je pourrais en trouver d'autres) c'est que tout ce qui relève désormais de l'intimité est devenu une question publique. L'intimité est sortie de la famille, du secret et de la vie privée. En ce qui concerne la question des psychotropes, une grande crainte de l'éclipse du sujet, de la désubjectivisation, se manifeste par un thème qu'on voit beaucoup dans les polémiques : la peur de l'artificialisation de l'esprit. L'esprit, c'est ce qui est pour nous le noyau sacré de la personne, en tous cas pour nous les modernes. C'est pourquoi d'ailleurs, d'une manière générale, les problèmes de pathologie mentale, au-delà des questions de médicaments, suscitent des polémiques morales qui n'existent pas, ou en tous cas beaucoup moins, pour les pathologies somatiques, parce que dans la pathologie mentale sont en jeu nos convictions sur la personne. Donc il est normal que cela conduise à des polémiques morales : la folie il y a vingt-cinq ans, la dépression aujourd'hui.
On connaît les polémiques liées à un très célèbre antidépresseur : est-ce que c'est du bonheur sur ordonnance, est-ce que c'est de la chimie du désespoir, est-ce qu'on médicalise la vie, est-ce qu'on a affaire à une toxicomanie socialisée ? Moi je crois qu'il y a une question sous-jacente à ces polémiques, que je formulerais de la manière suivante : certes on doit soigner le malade, mais peut-on soigner le sujet ? Le sujet se soigne-t-il ? Seulement, posé de cette manière le problème reste finalement obscur pour des raisons parfaitement pratiques, car comment va-t-on faire pour distinguer entre le malade qui souffre et le sujet qui souffre lui aussi ? Sur un plan pratique, comment va-t-on les distinguer ? En tous cas, le sujet se plaint, on le plaint, et tout le monde est à son chevet aujourd'hui - y compris moi-même.
J'aurais deux questions comme fil conducteur pour essayer de donner quelques éclaircissements, en tous cas quelques mises en perspective, sur cette question-là. Première question : quelle expérience collective de la personne faisons-nous aujourd'hui ? Ou formulé autrement : qu'est-ce qu'une société d'individus ? Deuxième question : en quoi la dépression et, plus largement, la souffrance psychique sont-elles instructives sur cette expérience ? Je vais d'abord faire quelques grosses hypothèses sur la notion d'individu et ensuite je vous donnerai mon plan.
L'idée de "société d'individus", peut sembler tout à fait paradoxal : pensez simplement aux connotations qui viennent avec le mot "individu". C'est : atomisation, égoïsme, hédonisme, dépolitisation. Et surtout : privatisation de l'existence et déclin de la vie publique. Il y aurait une sorte de mouvement de vases communicants : l'individualisme c'est l'explosion du privé et le déclin du public. Donc, l'individualisme caractériserait au pire une antisociété, au mieux un affaiblissement du lien social - parce qu'il signerait le règne des valeurs privées.
L'assimilation de l'individualisme à la vie privée est une sorte de réflexe, une sorte de pulsion de l'esprit. Mais je crois que cela nest pas suffisant pour comprendre un certains nombre d'enjeux qui accompagnent l'individualisation de l'existence. L'explosion du thème de l'individu c'est moins la victoire de l'égoïsme sur le civisme que l'expression d'un processus historique qui a logé, pour le meilleur et pour le pire, la responsabilité entière de nos vies à l'intérieur de nous-mêmes. Là est la nouveauté : nous sommes désormais des hommes sans guide.
Qu'est-ce que l'individualisme ? Partons de la socialisation. La socialisation consistait traditionnellement à nous adapter à nos futurs rôles institutionnels et à être disciplinés pour ne pas en sortir. Il fallait être conformes aux normes, aux règles, aux traditions. Aujourd'hui, la socialisation a totalement changé et chacun doit impérativement se trouver un projet et agir par lui-même pour ne pas être exclu du lien et cela quelle que soit la faiblesse de ses ressources culturelles, économiques ou sociales. Le ticket d'entrée dans la socialité a changé de style et son prix a largement augmenté. Il me semble que le point clé de cette affaire c'est la montée de l'autonomie, à la fois comme une aspiration à une liberté accrue, mais en même temps comme une norme, comme une contrainte. Ce n'est pas simplement un choix. Au fond nous sommes aujourd’hui dans une société où nous sommes amenés à nous gouverner par nous-mêmes.
Cette question de l'autonomie, du gouvernement de soi me semble stratégique parce qu'elle résulte d'un déplacement institutionnel général que je vais synthétiser très rapidement, de façon pas trop abstraite. Ce déplacement institutionnel général s'amorce à partir des années cinquante. On peut le définir sur quatre registres interdépendants dont le résultat est pour moi une société d'individus, ou une société de la responsabilité de soi, ce qui revient au même. Quand je dis "responsabilité de soi" cela ne veut pas dire que nous sommes tous responsables : cela veut dire que notre valeur sociale est mesurée à l'aune de la responsabilité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Alors il y a quatre déplacements. Le premier c'est celui du registre du rapport social, à savoir, le déplacement d'une société d'obéissance et de discipline vers une société d'action et d'autonomie individuelle.
Le deuxième registre, ce sont les modes d'exercice du pouvoir : c'est le déplacement d'une conception en termes de règle fixe et extérieure à soi, exigeant un corps docile (décrit par Michel Foucault dans Surveiller et punir en 1975, c'est la société disciplinaire) vers une conception qui est plutôt en termes d'interprétation de normes plurielles et qui exigent de la part de chacun d'entre nous, des capacités mentales, des capacités réflexives plutôt que des automatismes corporels. La discipline exige des automatismes corporels.
Le troisième déplacement, c'est le rapport au temps : déplacement d'un rapport au temps caractérisé en termes de progrès menant à un avenir meilleur (c'est-à-dire qu'il y a un mariage entre le changement et le progrès) vers un rapport au temps défini aujourd'hui en termes de changements permanents, avec toute la précarité que cela implique, parce que le changement est déconnecté de la notion de progrès. Quelques très bons auteurs ont écrit là-dessus. Ainsi Jacques Donzelot dans L'invention du social l'a très bien montré.
Quatrième déplacement : celui des formes de représentation politique. Schématiquement on est passé là d'un principe de prise en charge collective des destins individuels (par le Parlement, les partis, les syndicats) dans une société qui se caractérisait par le conflit de classes, qui était structurée par le conflit de classes, vers un report de cette même responsabilité sur l'individualité elle-même dans une société caractérisée, non plus par le conflit de classes, mais par l'extrême hétérogénéité des conflits d'intérêts et la montée de l'opinion. Non pas que les classes sociales n'existent plus, mais les conflits ne se structurent pas en fonction de la division en classes.
Au fond, une société d'individus, ou une société individualiste, c'est pour moi en quelque sorte l'intersection entre ces quatre lignes interdépendantes. Et je dirais qu'on assiste, en tous cas pour la culture politique française, à la fin de la séparation entre l'individu relevant du privé et le citoyen relevant du public. C'est cette confusion, cette interpénétration, entre public et privé qui s'opère depuis un certain temps. On peut le regretter, bien entendu, mais je pense que cela ne sert à rien de se voiler la face et d'avoir un discours nostalgique.
L'individualisme, c'est donc le nom donné à un déplacement normatif : RMIste ou chef d'entreprise, chacun est aujourd'hui supposé, dans la plus grande inégalité, s'appuyer sur ses propres ressorts internes, et être, non un automate docile, mais une sorte d'entrepreneur de sa propre vie. Cela veut dire que pour être socialisé aujourd'hui, il faut être désinhibé au sens où l'action doit elle-même être désinhibée. Parce que l'inhibition est une qualité pour faire un saint, mais certainement pas pour faire un individu moderne.
Une société qui est à la fois, de choix et d'action, famille, religion ou style de vie à la carte, nous dit-on, exige de l'autonomie, c'est-à-dire un appui sur des ressorts intérieurs, des ressorts de types mentaux. Or justement les technologies de stimulation du mental sont extrêmement développées dans nos sociétés. Il y a évidemment toutes celles qui font appel à des psychotropes, mais pas seulement. Pensons à cette extension indéfinie des techniques psychothérapeutiques qui se sont diffusées en France à partir des années soixante-dix et que représente le thème de la transformation personnelle, qu'elle provienne des renouveaux religieux, du New Age, ou simplement du monde de la psychothérapie elle-même. L'augmentation de la responsabilité s'est accompagnée du développement généralisé de technologies identitaires, d'industries de l'estime de soi ou de marchés de l'équilibre intérieur, extrêmement hétéroclites et évidemment promis à un bel avenir. Il y a aujourd'hui une sorte de surinvestissement sur le thérapeutique, comme d'ailleurs sur le pénal, qui se polarise sur la notion de souffrance psychique et que les déchaînements fantasmatiques sur un célèbre antidépresseur incarnent parfaitement bien.
Je vais à présent partir de la façon dont on se représente la personne moderne traditionnelle, en gros jusqu'aux années quarante-cinquante et voir comment l'individualisme français traditionnel s'est transformé dans une série de dynamiques, la première étant une dynamique du bien-être à l'émancipation. Une deuxième partie sera consacrée au prix de cette émancipation, et je considérerai la dépression comme une pathologie de l'émancipation, ce qui suppose évidemment de définir tous ces mots : qu'est-ce qu'être émancipé ? Et enfin, troisième partie, se rajoute un autre problème derrière l'émancipation : ce sont les exigences de l'action : les valeurs de l'action, de la compétition, qui viennent donner un deuxième niveau à la dépression qu'on pourra appeler à ce moment-là : une pathologie de l'action. Enfin je conclurai sur la société d'individus.
1 - Du bien-être à l'émancipation
Partons de la personne traditionnelle. On reste sur l'intime. Jusqu'au tournant des années soixante, les désordres de l'intime, y compris ceux de l'esprit, ne sont des problèmes publics que lorsqu'ils sont dangereux pour les bonnes mœurs ou pour la paix publique, comme la folie, par exemple. On sait que l'homosexualité apparaît pendant longtemps comme une monstruosité sociale et, si on regarde du côté de la clinique psychiatrique, une perversion. L'amour libre et la liberté de mœurs sont des scandales.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'attention à la vie intérieure. Au contraire, l'attention à la vie intérieure, qu'il s'agisse des conduites sexuelles ou de l'autoanalyse des sentiments, n'est pas le monopole de la littérature (même si la littérature est très importante là-dessus), comme en témoigne l'extrême importance du journal intime tout au long du XIXe et du XXe siècles dans toutes les couches de la bourgeoisie. Ce que je veux dire c'est que la personne est prise dans une configuration normative qui est celle du devoir social et de la conformité des interdits. Les institutions, famille, école, entreprise, sont supposées dans tous les cas avoir toute autorité sur leurs membres : discipline, obéissance, soumission, sont les garants du bon fonctionnement de la société. Les corps doivent être dociles, les familles respectables et les ambitions modestes.
Dans une telle configuration on se soumet à la discipline, ou on se révolte contre elle, on observe les interdits ou on les transgresse. On est dans une culture du permis et du défendu. C'est le rapport à la loi. C'est la culture de la culpabilité, et d'autre part une culture disciplinaire. C'est là qu'arrive la notion de sujet, au double sens de l'assujettissement à la discipline et de l'assujettissement à la loi, c'est-à-dire à la polarité permis-défendu.
Du côté des classes sociales, la vie des classes populaires, c'est un destin social, on le sait : l'usine ou la ferme sont le seul horizon, tandis que la bourgeoisie est organisée par des règles strictes qui lui offrent un autre destin. On ne peut pas dire que socialement, la société est individualiste. Elle l'est politiquement, au sens où l'individualisme c'est l'égalité et la liberté. Un homme/une voix c'est une conception purement individualiste. Mais sur le plan social ce n'est pas du tout le cas.
On est dans un contexte général où l'individualité est prise dans des disciplines, des interdits, des règles strictes d'obéissance, ce qui veut dire que l'intimité est une affaire privée : elle est socialement une affaire privée, elle relève du secret personnel ou de celui des familles. Quand l'intime s'exprime par une souffrance ou un comportement anormal, il va au mieux s'exprimer dans le cabinet d'un médecin ou dans le confessionnal du prêtre. D'ailleurs dans certains travaux de psychiatres de la première moitié du XXe siècle, on voit toutes les normes familiales à l'envers. Un certain nombre de cas sont très intéressants. De ce point de vue-là il y a du matériau pour une histoire à l'envers de la famille.
Cette situation se modifie en deux temps. D'abord avec l'émergence de l'émancipation qui accompagne les valeurs du bien-être, puis avec la montée des exigences d'action. La responsabilité de soi en est le résultat et la dépression le prix psychique.
Du bien-être à l'émancipation : quel rapport entre les deux ? On sait qu'à partir des années cinquante (les" trente glorieuses"), un nouvel horizon s'instaure. La possibilité s'amorce pour chacun, c'est-à-dire essentiellement pour les classes populaires, de mener une vie privée avec l'instauration du bien-être comme opérateur politique - ce qui n'existe pas du tout avant la guerre. Donc : croissance économique, développement de la protection sociale, politique du logement qui diminue le sur-entassement. C'est très important, parce que si les grands ensembles sont très mal vus aujourd'hui, ils étaient pensés dans un autre horizon. Cette diminution du sur-entassement, c'est la possibilité d'avoir une vie personnelle et des objets personnels. Des espaces pour l"intimité se constituent. Également, apparaît une politique d'équipements collectifs et évidemment aussi : les changements du système éducatif, en particulier la fin de la séparation du primaire et du secondaire. Bref, l'horizon d'une vie privée décente ne se situe plus dans un avenir lointain et éventuellement inaccessible, mais dans un présent à portée de main. Cela devient quelque chose de réel.
Tout cela engage un processus d'émancipation collective, au sens le plus restreint, à savoir que le poids de la contrainte recule au profit de la possibilité de choisir sa vie. Les gens commencent à avoir une possibilité de mener une vie plus individuelle. Des travaux ont été faits sur les mineurs. Un très bon travail d'Olivier Schwartz montre très bien comment cela permet un désenclavement.
De plus, et peut-être moins vu : parallèlement, les normes qui commencent à définir la personne et que j'ai évoquées se modifient. Pourquoi ? Parce que dans la foulée d'une amélioration considérable des conditions de vie, il se produit simultanément deux choses : désenclavement social des classes populaires et intégration de la classe ouvrière dans la nation (dont on ne peut pas dire que c'était le cas dans les années trente) et en même temps une conscience de soi nouvelle dont les magazines (particulièrement les magazines féminins) et de nombreux ouvrages de psychologie populaire qui sortent à l'époque commencent à formuler le langage.
Pourquoi ai-je dit "conscience de soi nouvelle" ? Parce que s'amorce à l'époque un recul de la conception hiérarchique de l'existence, particulièrement dans la famille, où les rôles institutionnels (être mère, être épouse, être père, etc.) font lentement place au souci de l'épanouissement de chacun et surtout des enfants. Ce qui implique que les règles d'obéissance à des canons moraux (ou religieux) reculent progressivement au profit d'une valorisation de l'intime. L'historien Antoine Prost (?) parle de la famille des années soixante comme d'une "rencontre d'individus". Je pense que ce n'est pas faux. Cette valorisation de l'intime rend le terrain psychique réceptif. Il n'est plus seulement une affaire de for intérieur, de littérature, de philosophie de la conscience ou que sais-je ? Il n'est plus simplement le lieu du secret, du quant-à-soi, de la liberté de conscience : il devient ce qui permet de se déprendre d'un destin au profit de la liberté de choisir sa vie. Et, on le sait, à la conformité à une norme unique commence à se substituer progressivement une pluralisation des valeurs et une hétérogénéisation des modes de vie.
Pour décrire rapidement cette conscience de soi nouvelle, cette réceptivité du terrain psychique, on peut prendre l'exemple du "conseil de vie". Il existe traditionnellement, et depuis longtemps, une vieille tradition du conseil de vie, par exemple : les almanachs populaires ou la presse féminine. Sa rhétorique possédait une triple caractéristique. D'abord c'était un langage d'autorité. À savoir que vous aviez une sorte de directeur de conscience qui savait ce qu'il devait enseigner à un lecteur ignorant. Ensuite, son style était prescriptif : voilà votre problème et voilà comment vous devez le résoudre. Enfin, il proposait une vision de la vie en termes de destin collectif auquel chacun devait s'adapter vaille que vaille, c'est-à-dire qu'on apprenait, précisément, au lecteur à jouer son rôle institutionnel (être bonne mère, bonne épouse, etc.) et on ne lui apprenait pas comment il aurait pu bousculer tout cela si l'envie par hasard l'en prenait. Il y a là une discipline de la vie privée et dans cette discipline nul besoin que la personne s'interroge sur elle-même. L'important est de préserver la stabilité de la vie familiale. C'est en faisant son devoir qu'on obtient le bonheur.
De cette rhétorique, Marcelle Auclair, la célèbre courriériste du magazine Marie-Claire, était très exemplaire. En 1959, elle publie les conseils qu'elle tire de sa longue expérience du courrier des lecteurs dans Le livre du bonheur, et la ligne directrice de l'ouvrage est très simple. Je la cite : "Le bonheur est à portée de votre main en vous-même". Comment trouver ce bonheur en soi ? On est dans la tradition prescriptive dont je viens de parler. Les cas sont systématiquement accompagnés d'une application sur le modèle de l'exercice scolaire ou spirituel, car le bonheur, dit-elle, est une école et le conseil une loi. "La vie est une science" écrit-elle. On voit bien qu'elle s'adresse à un lectorat encore façonné par un rapport traditionnel à la société. Le lecteur imaginé a un destin qu'il lui faut accepter. Et il n'y a guère de place là pour une attention à la vie intérieure.
Or, ce qui est intéressant, c'est que ce livre est publié à un moment charnière. Le type de pédagogie qu'il met en œuvre (un rapport d'autorité entre un expert et un ignorant) est justement en train de reculer et une nouvelle culture qui est à la fois du bonheur et de l'action se diffuse dans l'hexagone. En particulier on commence à voir une vague de traductions d'ouvrages de psychologie populaire américaine. Je pense par exemple à un livre dont certains se souviennent, qui est toujours en livre de poche, celui du docteur Spock, Comment élever son enfant, ou celui de Dale Carnegie Comment se faire des amis, qui est publié aux États-Unis en 1937. Ces livres sont très imprégnés d'une culture psychothérapeutique qui est la psychanalyse à l'américaine.
"Bonheur" parce qu'il ne s'agit plus d'accepter son destin en puisant dans des magazines populaires ou des almanachs des recettes pour s'y adapter, mais au contraire de se construire une histoire ouverte sur l'avenir. Comment ? En apprenant à communiquer avec ses enfants, son conjoint et, plus largement, avec n'importe qui dans toutes les situations de la vie. "Bonheur", mais aussi "action". Cela porte sur la relation elle-même, entre un être humain et un autre être humain, et cela indépendamment de sa position hiérarchique dans la famille ou l'entreprise. On est dans le déclin de la culture de l'autorité hiérarchique.
Finalement, qu'est-ce que l'action ? Et bien on nous dit : c'est un effet du dialogue. Et là où Marcelle Auclair conseillait des exercices, le nouveau conseil renverra l'individu à son propre questionnement tout en lui fournissant des ressources pour y répondre. En gros on pourrait dire que jusqu'à la fin de la France des notables, le courrier du cœur est quelque chose qui reproduit en maximes pour le domaine privé la hiérarchie entre hommes et femmes inscrite dans la loi, et non un outillage relationnel. Le nouveau style du conseil sous-tend la question de l'action par celle de l'identité et du désir. Désormais on ne peut plus répondre à la question "Que faire ?" sans se poser en même temps une deuxième question : "Qui suis-je ?". La réponse a évidemment changé de ton. On ne dit plus que c'est en étant conforme à ses devoirs qu'on obtient le bonheur, mais en étant conforme à ses désirs.
Et progressivement une sorte de grammaire de la vie intérieure devient disponible pour les masses, qui fournit à la ménagère la plus ignorante de l'inconscient une sorte d'outillage réflexif lui permettant de s'intéresser à sa vie intime, l'invitant en quelque sorte à s'intéresser à sa vie intime. Et on s'aperçoit que progressivement des gens comme elle s'expriment en public face à l'opinion. Et là c'est l'émission-phare et symbolique qui démarre en 1967 sur RTL Chère Ménie de Ménie Grégoire qui a joué un rôle déculpabilisant énorme. C'est précisément par ce genre d'émission, qui ensuite s'est multiplié, que les media ont réduit (il faut se mettre dans le contexte de l'époque) la honte et la culpabilité que chacun pouvait avoir à parler de ses problèmes personnels. Cela leur a donné une légitimité sociale. Il y a une fonction de ré-assurance dans ces émissions. J'ai pas mal sondé particulièrement Marie-Claire et Elle entre 1955 et 1975 : on voit très nettement cette transformation de la rhétorique. Il s'agit de fournir un outillage sous forme de ressource pour que les gens puissent s'interroger sur leurs conflits. Tout ce qu'il y a dans la presse féminine c'est : vous devez vous intéresser à la relation que vous avez avec vous et avec autrui, ne refusez pas d'affronter vos conflits. Toute une rhétorique fournit ce langage, parce que sans le langage pour dire ce qui se passe à l'intérieur de nous, nous ne pourrions pas inventer notre intériorité.
À partir de cette période, ce qui est important, c'est que la vie privée commence à se modeler sur les procédures de la vie publique. Il s'agit maintenant de communiquer et de négocier pour aboutir à des compromis, au lieu de simplement commander, d'obéir — ou de se révolter. Et c'est à ce moment-là qu'on peut constater, empiriquement, que le langage de la psychologie, de la psychopathologie sort progressivement de la médecine mentale pour se diffuser dans les media. Cela institue progressivement un langage spécifique à l'intime dont chacun peut se servir. Comment chacun en use-t-il ? Je n'en sais rien. Je veux simplement souligner ici que le psychique, l'émergence d'un langage de la psychologie, est un résultat de la dynamique égalitaire, c'est-à-dire qu'il accompagne le recul de la culture de l'autorité qui assignait aux classes sociales comme au genre sexuel un destin.
Et effectivement, les questions concernant la vie privée, l'intimité, connaissent une double transformation à partir de la fin des années soixante. D'abord elles se politisent, elles deviennent l'objet de conflits dans l'espace public à travers toute une série de mouvements sociaux dont les revendications portent sur les mœurs : égalité des droits pour les femmes, droit à l'avortement, divorce par consentement mutuel, concubinage, etc. L'important c'est aussi que cela innove dans la controverse politique. Cela fait entrer dans les affrontements entre les partis politiques et les arguments parlementaires une façon neuve de voir la vie privée, c'est-à-dire dans les termes du désir individuel, de l'épanouissement, etc. Ces mouvements et ces débats accompagnent la diversification de la société que précisément le bien-être avait permise. On sait que l'autorité hiérarchique, parentale, masculine, patronale, et tout ce qui entrave la propriété de soi est ébranlé. Il est "interdit d'interdire".
Dans cet ébranlement par les media, il faut quand même rappeler l'extraordinaire écho de l'émission de Ménie Grégoire en 1967, les polémiques qu'elle a entraînées et la multiplication de ses concurrents, Françoise Dolto, par exemple, sous le nom de docteur X sur Europe 1 en 1968, puis dans une autre émission sur France Inter en 1976 où elle avait comme assistante quelqu'un qui est devenu le plus grand animateur de reality show, Jacques Pradel. On voit comment tout cela se développe. On pourrait montrer que la télévision est toujours à l'arrière-garde. L'intéressant avec la télévision c'est que dans la mesure où elle vise nécessairement le public de masse elle ne prend pas de risques. Au fond, elle nous rend visible ce que nous savons déjà. La télévision commence avec Psy show en 1983, avec Pascale Breugniaux (avec aussi un psychanalyste, Serge Leclaire). Pascale Breugniaux dit d'ailleurs tout cela. Elle dit : "Psy show n'est pas une thérapie, c'est un itinéraire, on ne donne pas de réponse à un problème posé, on l'accompagne juste un coup dans une démarche qui est la sienne". Dix ans plus tard, dans les années quatre-vingt dix, avec l'explosion des reality show, Mireille Dumas reprend le même discours et, naïve qu'elle est, se croit à l'avant-garde de l'émancipation des individus. Alors que c'est la fin, tout est fait, on est affranchi. Le "conseil de vie" est passé d'une recette pour faire accepter son destin à une culture de l'interprétation personnelle qui aide chacun à se construire une histoire. D'un côté il y a une autonomie individuelle accrue, de l'autre, comme il faut bien un interlocuteur extérieur, on entre dans l'âge de la relation.
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