Société et Psychée 2

Publié le par Alain Ehrenberg

Suite et fin de Société et Psychée 1  
       
Fatigue, énergie, dépression dans les sociétés démocratiques par Alain Ehrenberg, sociologue, co-directeur du groupe de recherche "psychotrope, politique et société" au CNRS.
          
(...) Parallèlement, on sait que le monde de la psychothérapie est en plein bouleversement. C'est ce que j'ai évoqué tout à l'heure, avec les nouvelles techniques comme les mouvements du potentiel humain, la bio-énergie, etc. Cela se diffuse, cela se popularise. L'objectif de ces mouvements est d'obtenir un bien-être intérieur qui facilite les relations avec autrui. En arrière-plan il y a une certaine représentation de la société, à savoir que la société n'apparaît plus dans le cadre de la problématique de l'assujettissement disciplinaire et de la soumission à l'autorité, mais elle est un moyen de faciliter le fonctionnement des demandes personnelles.
     
On trouve quelque chose de tout à fait parallèle dans les renouveaux religieux, en terrain protestant comme en terrain catholique. Il suffit de lire mes collègues sociologues du religieux. Les charismatiques commencent en France vers 1970. Les renouveaux religieux amorcent leur essor en renouvelant la vieille tradition de guérison par la religion, mais par une problématique qui intègre les facultés psychologiques des hommes modernes. Et finalement les objectifs sont parallèles des mouvements psychothérapeutiques. Il s'agit d'obtenir un épanouissement personnel en imprégnant le religieux, le rapport à Dieu, de psychothérapeutique. La religion répond désormais à des demandes terrestres et Dieu devient, c'est une formule inédite, l'horizon d'une réalisation de soi. Jésus est devenu psychothérapeute !
        
En tous cas, dans les deux cas ces techniques de guérison reposent sur le principe suivant : comment multiplier les capacités de bien-être de gens ayant, sinon des difficultés à vivre, du moins cherchant à vivre leur vie dans sa plénitude la plus authentique ? Elles constituent la logistique de l'individu émancipé. Leur visée ne consiste pas à rendre praticable les interdits à moindre coût psychique (ça c'est la visée de la psychanalyse) mais à gommer toute souffrance. Ce n'est pas tout à fait le même projet thérapeutique. L'éducation culpabilisante, dit-on, alliée à la répression des affects par la société, est à la base de toutes les pathologies.
      
Le succès de ce style thérapeutique a pour ressort le changement du contexte normatif. La règle sociale n'est plus la conformité à une norme unique face à laquelle on n'a que le choix d'obéir ou de transgresser. Elle se pluralise. Il s'amorce une tolérance nouvelle pour le droit à la différence (une expression qui fera florès, on le sait). Il y a une sorte d'explosion de la normalité, qui n'est plus équivalente à la conformité. Normalité et conformité étaient équivalents, mais là il y a un éclatement de la notion. Tout le monde pourra être normal, quelle que soit sa différence. L'important c'est de pouvoir l'exprimer, c'est de pouvoir l'assumer, d'y faire face.
       
Cette pluralisation, qui permet à chacun de choisir sa vie sans être stigmatisé, résulte du fait que s'institue, dans le plus grand optimisme (et pourquoi pas ?), l'individu pur, c'est-à-dire un type de personne qui est désormais son propre souverain. Or, ce type de personne est nécessairement incertain. Pourquoi ? Parce qu'elle n'a plus de dehors pour lui indiquer sa conduite, puisque c'est à elle d'élaborer ses propres règles. Il y a donc un mouvement d'allègement de soi, d'allègement à l'égard des contraintes sociales, mais il y a un deuxième mouvement qui est un mouvement d'alourdissement.
       
Nous sortons donc d'une expérience collective de la personne qui était celle du sujet, dans le sens de celui qui est assujetti à la discipline et à l'autorité de la loi. Le type de figure sociale qui en émerge et qui commence à être valorisé au cours de ces années-là est un genre de personne qui ne se soutient que d'être elle-même. La conscience de soi, c'est-à-dire de pouvoir être quelqu'un par soi-même, augmente en même temps que l'idée que chacun peut se construire ses propres règles au lieu de les recevoir des institutions et de les appliquer ou non. La propriété de soi commence à devenir une règle de vie. Si chacun peut décider de sa vie, il en est en conséquence responsable. L'auto-fondation commence à devenir un phénomène de masse. Cela veut dire ceci : il n'y a rien au-dessus de moi qui puisse me dire ce que je dois être car je suis le seul propriétaire de moi-même. Il y a pluralisme moral et non-conformité à une norme unique, liberté de se construire ses propres règles au lieu de se les voir imposer. Le développement de soi devient collectivement une affaire personnelle que la société doit favoriser. Au fond, la société apparaît (ce n'est pas un jugement de valeur, même si ça pose des problèmes) comme une sorte de prolongement de l'individualité par d'autres moyens.
     
2 - Le prix de l'émancipation
     
Je passe à ma deuxième partie. Le prix de l'émancipation : parce qu'il faut toujours payer. C'est là que la dépression est instructive.
     
La dépression, c'est une série de symptômes : tristesse, douleur morale, inhibition, fatigue. Il y a une très grande diversité. Lacan disait que l'angoisse ne trompe pas. Je dirais que la dépression est la maladie la plus trompeuse. Dans tous les textes de psychiatres des années quarante à aujourd'hui, il est dit : nous ne savons pas définir la dépression. Donc il y a un problème. Beaucoup de pathologies mentales sont hétérogènes, mais il y a là une hétérogénéité maximale.
      
Comment la dépression est-elle codée ? Elle est codée par la psychiatrie comme le symptôme d'une pathologie mentale sous-jacente, psychose ou névrose. Ce qu'il s'agit de soigner, c'est la pathologie mentale sous-jacente. Je mets de côté les psychoses, puisque je m'intéresse à la pathologie de l'homme normal. Qu'est-ce qu'une névrose ? C'est une maladie de la loi. Freud n'invente peut-être pas l'inconscient, mais il invente une maladie de la loi. Parce que le sujet de la névrose, le névrosé, est pris dans un conflit entre un interdit et un désir, conflit qui le rend malade. C'est donc bien une maladie du sujet.
         
Or, à partir de la découverte des anti-dépresseurs, en 1957, il y a, en gros, un processus psychiatrique qui consiste à dire que la molécule, en diminuant l'intensité des symptômes, prépare la personne à affronter ses conflits. Autrement dit, la molécule est un potentialisateur de psychothérapie. On est bien là dans une problématique du sujet malade. Et d'ailleurs c'est ce qui s'est passé quelques années auparavant avec les neuroleptiques, inventés en 1952 : en apaisant l'angoisse extrême du psychotique, l'angoisse de dissociation, en diminuant les délires, on restaure le contact. C'est à partir de ces années-là qu'on va pouvoir développer des prises en charge psychothérapeutiques qui marchent à peu près. Les innovations pharmacologiques ont été le moteur, particulièrement en France, de la montée du modèle psychanalytique. Maintenant il n'est plus à la mode, mais la pharmacologie a facilité la montée du modèle psychanalytique, à la fois comme méthode d'interprétation et comme méthode de traitement.
         
Le sujet est donc pris dans un conflit entre un interdit et un désir. Or, justement, c'est cela qui commence à changer au cours des années soixante-dix. La dépression sort progressivement de son statut de symptôme d'une névrose pour devenir une forme morbide en elle-même. À la place du conflit, la psychopathologie va découvrir tout à fait autre chose : elle va découvrir une insécurité identitaire. L'intimité glorieuse qui monte à cette époque s'accompagne quand même plus silencieusement d'un changement dans nos manières de nous intéresser à nos inquiétudes intérieures ou de les exprimer.
      
Je prends un exemple sur ce débat névrose et dépression. Je le prends dans la littérature psychanalytique. On voit très bien que le thème de la dépression en tant que forme morbide monte dans un débat qui est "névrose ou dépression" chez les psychanalystes. À partir des années soixante-dix, on nous dit qu'une nouvelle race de patients semble voir le jour et, s'ils s'allongent sur le divan des psychanalystes, ils leur donnent du fil à retordre. À la différence des névrosés ils n'arrivent pas à reconnaître leurs conflits, à se les représenter. Il leur manque le matériau de base sans lequel il n'est pas possible de mener à bien une cure, à savoir la culpabilité. Parce que la culpabilité est rare. Les patients se sentent peut-être angoissés, mais il se sentent chroniquement vides. Ils ont les plus grandes difficultés à faire quelque chose de leurs affects douloureux, ils ne mentalisent pas, ils ne se représentent pas les choses, ils sont incapables de symboliser leur douleur. On donne un nom à cette nouvelle race : les "états limites". Et la dépression est le tableau clinique dominant. Et on va dire : ce ne sont ni des psychotiques, ni des névrosés, le vide dépressif domine le tableau.
       
Il est intéressant de noter que de l'autre côté une deuxième forme morbide domine : c'est la toxicomanie. On a donc le vide dépressif et le remplissage addictif. Parallèlement à la montée de la dépression il y a une montée du souci pour les addictions. Ce n'est pas simplement une question de drogues (qui commencent à être des problèmes sociaux) mais il apparaît dans la psychopathologie elle-même autour de conduites addictives, des pathologies alimentaires, etc. On voit très nettement que les deux pathologies vont ensemble. Les analystes disent : nous sommes de plus en plus fréquemment confrontés au problème des personnalités dépressives et les tableaux cliniques auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes que ceux du temps de Freud.
        
Alors il y a des débats. Est-ce que les névroses classiques se raréfient au profit de nouvelles pathologies ? Les psychanalystes ne sont pas d'accord. Certains disent : non, c'est faux, les états limites n'existent pas, c'est une nouvelle manifestation de l'hystérie. On sait que l'hystérie puise ses symptômes dans ce que lui offre la société. Pensons à la grande hystérie de la fin du XIXe siècle, Charcot, les extases, les grandes conversions, les paralysies, dans une culture encore religieuse. Et peut-être la dépression, est-elle liée à une société qui aiguise la conscience de soi et n'est plus une société religieuse. Pour d'autres analystes il se produit une extension des cures au-delà du cas des névroses. Peut-être est-ce l'intégration de cette rhétorique de l'intime qui a maintenant une vingtaine d'années. Cette extension se produit vers des patients qui viennent consulter pour des difficultés de vie et dont les symptômes n'évoquent pas ceux d'une aliénation mentale précise.
        
En tous cas, la croissance de la dépression apparaît comme inversement proportionnelle au déclin de la capacité à représenter les conflits psychiques. Elle semble accompagner le déclin du conflit dans l'espace psychique. Je pourrais parler aussi de ce qui se passe du côté de la psychiatrie ou de la littérature épidémiologique, mais je me permets de rappeler que la dépression devient le trouble mental le plus répandu dans le monde à partir de 1970, dans un moment d'optimisme généralisé où on dit que les gens n'ont jamais connu une santé pareille. Donc c'est une pathologie du changement. Le point intéressant de ces débats nosologiques est que la névrose est la conséquence d'un conflit où on est coupable, alors que la dépression est ressentie comme un défaut dont on a honte. Ce n'est pas tout à fait la même chose. La personnalité névrotique est dans une maladie de la loi, la personnalité dépressive est dans une maladie de l'insuffisance. On peut dire que le déprimé se trouve plongé dans une logique de l'impuissance (qui peut prendre différentes formes symptomatiques), alors que le névrosé est dans une logique de la transgression - ce qui n'est pas la même chose. La pathologie du névrosé doit se penser dans la polarité du permis-défendu, alors que la pathologie du déprimé doit se penser dans la polarité possible-impossible. C'est justement quand tout est possible que la question de la dépression commence à se poser. Quand les interdits sautent, une auto-route s'ouvre pour la dépression. Comme le dit un psychanalyste : le culpabilité est sans consigne.
         
Il y a donc opposition entre une maladie de la loi (permis-défendu) et une maladie de l'insuffisance (possible-impossible). Au lieu de la discipline et de l'obéissance, le contexte valorise les dépendances à l'égard des contraintes sociales. Au lieu de la finitude et du destin auquel il faut s'adapter apparaît l'idée que tout est possible ; au lieu de la vieille culpabilité bourgeoise et de la lutte pour s'affranchir de la loi des pères apparaît la peur de ne pas être à la hauteur, avec le vide et l'impuissance qui en résulte et que symbolise Narcisse. À partir du moment où tout est possible, les maladies de l'insuffisance viennent placer à l'intérieur de la personne des incertitudes qui rappellent fort concrètement que tout n'est pas permis. Ce n'est pas parce que tout est possible que tout est permis. Ce n'est pas une question de morale. Le style du désespoir se met à changer parallèlement au style de l'espoir. Et finalement il n'y a pas de raison de s'en étonner.
        
Pour en finir sur l'émancipation, il me semble que la dépression fait irrémédiablement partie d'une société dans laquelle le changement devient une chose désirable - une société qui accélère, dit Claude Lefort, la dissolution des repères de la certitude. La fin de la permanence émancipe, bien entendu, l'individualité de l'étouffoir disciplinaire et de la soumission autoritaire à la loi, mais elle l'alourdit par une ouverture sur le vide. Elle ouvre la voie à l'initiative personnelle, mais cette initiative crée elle-même de l'anxiété. Peut-être peut-on le dire autrement, techniquement, ou abstraitement : ce qui se produit là dans ce débat névrose-dépression, c'est une indétermination quant à l'identité de ce soi, précisément, parce qu'il n'est pas un sujet. Pourquoi n'est-il pas un sujet ? Un sujet connaît des conflits mais n'a pas de problèmes d'identité. Le sujet est pris dans une sorte d'extériorité qui le constitue : l'antériorité et l'extériorité de la loi qui le soumet. Alors que le soi est plutôt un rapport à l'identité qui se construit dans un rapport à l'avenir, dont il porte à lui seul le poids. Voilà pourquoi la dépression est instructive sur l'expérience collective actuelle de la personne. S'affranchir crée des conflits névrotiques. Etre affranchi génère un vide dépressif et un remplissage addictif.
       
Si un trouble mental n'est pas simplement fait de symptômes, mais également de manières d'être dans le monde, je crois que la dépression peut dans ce cadre être considérée comme l'envers exact de cette étrange passion de n'être que soi-même qui a saisi nos sociétés depuis le début des années soixante. La dépression est un mot commun pour qualifier les problèmes d'un genre de personne qui ne soutient que d'être elle-même, qui n'est qu'elle-même. Et donc elle marque bien et très concrètement que la propriété de soi n'est pas simplement allègement à l'égard de la contrainte externe. Elle a des limites internes que nous payons très concrètement. C'est une pathologie de l'émancipation précisément parce que l'émancipation conduit chaque individu à se donner ses propres règles et à se construire son identité par lui-même.
          
Alors au fond, qu'est-ce que la dépression ? C'est une maladie de mégalomane. C'est une maladie de la toute-puissance. La limite n'est plus indiquée par une règle qui vient du dehors, mais par une impuissance qui se situe au sein de la personne. C'est l'assise identitaire qui est en jeu. La passion d'être soi et la difficulté à l'être, voilà ce qu'incarne et symbolise la dépression. Elle radicalise les tensions de la conscience de n'être que soi.
       
Il est intéressant de noter qu'il se produit une fragilisation du sentiment de soi (c'est la question de l'identité et non la question du conflit) au moment où celui-ci connaît une valorisation absolument inédite. Le déclin du conflit, le déclin de la polarité permis-défendu se paye de l'augmentation de la teneur en dépression. C'est là la nouvelle économie de la contrainte intérieure, et c'est là un déplacement de la lourde tâche de bien se porter qui est donc, selon Freud, le lot du civilisé.
        
3 - Les exigences de l'action
      
On change un peu de cadre. On sait que les années quatre-vingts démarrent sur les chapeaux de roues avec l'irruption sur la scène française d'un nouveau bolide : le dynamisme entrepreneurial symbolisé par Bernard Tapie. Aujourd'hui homme d'affaire déchu, mais, pour ceux qui se rappellent, il fut quand même le grand prédicateur d'un culte de la performance française qui succédait à d'anciennes passions politiques qui n'avaient plus, pensait-on, assez d'efficacité et de légitimité pour résoudre les nouveaux problèmes qu'affrontait notre société. C'est vraiment un personnage mythologique. C'est un stéréotype. Il est très instructif.
        
Mais ce sont les modèles d'action qui sont importants. En France (ce n'est pas le cas aux États-Unis) on sait que le patron était le symbole traditionnel de l'autorité des gros sur les petits. Le patron c'est moins l'entrepreneur que le rentier, dans la tradition française, c'est celui qui profite des pauvres. Et l'entrepreneur va mettre en scène une sorte de modèle d'action pour tous. Au fond, Tapie c'est : vous aussi vous pouvez faire comme moi. On entre dans un modèle de proximité, alors qu'avant c'étaient des contre-modèles de distance. Le message est que chacun, en haut comme en bas, va partir à la double conquête de la réussite sociale et de son identité personnelle : aller réussir socialement en devenant soi-même.
         
Ce que la politique ne pouvait plus faire, l'économique allait s'en occuper, et l'entreprise, nouvelle solution miracle et nouvelle illusion, devenait "citoyenne". Si on reste sur cet exemple de l'entreprise, tout le monde sait qu'on a assisté à des transformations très importantes des modes d'organisation du travail qui voit augmenter les exigences de flexibilité d'une part et d'implication et d'autonomie dans le travail d'autre part.
         
Globalement tout un contexte favorise cela : la vogue toute nouvelle du sport dans la société française au cours des années quatre-vingts, l'explosion du thème de l'aventure, que le Paris-Dakar a symbolisé, évidemment la glorification de la réussite sociale, la médiatisation de l'entreprise, etc. On entre dans un genre de société caractérisé par une philosophie de l'action individuelle mesurée à l'aune des valeurs de la concurrence et de la compétition. Peut-être certains d'entre vous se rappellent-ils la vogue des stages d'aventure dans les entreprises, ou des stages hors-limites, qui ont décliné. Est-ce que c'était très important ou non ? Je ne sais pas, mais cela a joué un rôle symbolique, pour marquer qu'on était une société dynamique, une société en mouvement, qui abandonnait ses vieux oripeaux de la rente, du petit, du philistin, etc.
       
En tous cas, les mouvements sociaux, qui étaient considérés comme vecteurs de la transformation sociale, ont reculé au profit du thème des gagneurs, personnages qui eux-mêmes ont maintenant disparu. Ils symbolisaient une version athlétique et entrepreneuriale de la vie en société. L'initiative individuelle, et non plus la discipline, devient la référence de la conformité sociale.
           
On sait que cette aventure entrepreneuriale de masse semble aujourd'hui avoir totalement basculé dans une sorte de dépression nerveuse généralisée et, alors que l'entrepreneur était promu comme notre meilleur modèle d'action, c'est aujourd'hui le SDF qui est l'anti-modèle dans lequel nombre de citoyens craignent de basculer. Toute cette apologie des gagneurs, du narcissisme, du cocooning bien heureux, tout cela s'est brutalement éteint et on a l'impression qu'on est entré dans une conjoncture beaucoup plus sombre, de laquelle sourd une longue plainte. L'individu souffrant semble avoir remplacé l'individu conquérant.
          
Pourtant l'un ne succède pas à l'autre. Il me semble qu'ils sont deux facettes de ce gouvernement de soi, facettes suscitées par les styles de relations sociales et les modèles d'action aujourd'hui dominants. En effet, désormais, l'incertitude devient un mode d'existence de masse dont, précisément, l'individu conquérant et l'individu souffrant dessinent les bornes et les inexorables tensions. Pourquoi ? Tout simplement parce que le nombre de mécanismes sociaux, qui favorisaient des automatismes de comportement ou d'habitude (appuyer sur un bouton, obéir aux instructions, etc.), a largement diminué au profit de normes qui incitent à la décision personnelle. Dans des domaines de la vie extrêmement divers, qu'il s'agisse de recherche de travail, d'éducation, de manière de travailler, dans tous ces domaines et dans d'autres encore, nous sommes aujourd'hui invités à être responsables de nous-mêmes. La responsabilité est une norme. Je ne sais pas si c'est une vérité mais c'est une norme. On est totalement sortis de cette vie vécue comme un destin collectif. Aujourd'hui elle est une histoire personnelle.
        
Comment, étant donnée la précarisation croissante de la vie, échapper à un destin d'assignation ? C'est le problème de beaucoup. En tous cas nous sommes dans une configuration générale où chacun doit s'appuyer sur lui-même pour inventer sa vie, lui donner un sens et agir. Ce changement de situation de l'individualité, cette prise en charge personnelle là où règnaient auparavant des règles comportementales fixes, est une tendance de fond des sociétés démocratiques avancées. Parce que se comporter en individu ne signifie pas tellement un repli généralisé sur sa vie privée, sur l'égoïsme, etc. Cela n'est pas faux, mais ce qui est plus important, ce qui est décisif, c'est qu'il s'agit moins de cela que de décider de sa propre autorité pour agir par soi-même avec les libertés, les contraintes, les inquiétudes qu'un telle posture implique. L'homme sans guide que nous sommes devenus, c'est celui qui est précisément construit, conduit à se construire par lui-même ses propres repères.
         
On parle de "perdre des repères", mais c'est la noblesse de la démocratie, c'est sa grandeur, d'avoir fait de nous des gens qui ont à construire leurs propres repères. Le problème ce n'est pas tellement la perte des repères, c'est l'inflation des repères et des modèles. Tout le monde en offre. Toute la difficulté c'est de faire le tri entre le bon grain et l'ivraie.
       
Je voudrais dire encore un mot sur cette privatisation, parce que la privatisation de l'existence qui caractériserait l'individualisme contemporain nous aveugle de son évidence. Cela souligne que derrière cette apparence il y a une sorte de nécessaire appui sur ses ressorts internes, un étayage sur soi, qui accompagne l'augmentation des exigences qui pèsent sur l'individualité. Ce n'est donc pas un problème de privatisation, mais un changement des rapports généraux entre le public et le privé, et surtout un changement des normes d'action. Pensez aux mots que nous utilisons aujourd'hui : implication personnelle, projet, motivation, capacité à communiquer - c'est le rectangle d'or de la socialisation. Il s'agit moins d'obéir que d'assurer, il s'agit moins d'être discipliné que de faire face. Je ne dis pas que la discipline a disparu, mais la discipline n'est plus le mode de régulation individu-société.
      
Dans la mesure où chacun est conduit à prendre en charge un nombre croissant de problèmes, il se produit un double mouvement qui est à la fois d'affirmation de soi (on nous demande à tous de nous mettre en avant pour trouver un emploi, etc.) mais en même temps d'évitement de soi. Il y a une sorte de tension qui semble inévitable.
          
C'est là que je vais revenir sur la dépression comme pathologie de l'action, après l'avoir vue comme insécurité identitaire (ce qu'elle est toujours). Julia Kristeva disait dans son livre Le soleil noir que la tristesse était l'humeur fondamentale de la dépression. Et bien justement, je crois qu'aujourd'hui la tristesse n'est plus l'humeur fondamentale de la dépression, et que, en gros, on s'en fout de la tristesse !
La dépression a deux blocs de symptômes. Un premier bloc où il y a tristesse, douleur morale, et un deuxième bloc où vous mettez des mots comme inhibition, fatigue, difficulté d'agir, indécision. Or, à lire la littérature psychiatrique, on constate un très net déclin du premier bloc (tristesse, douleur morale), à partir de la deuxième moitié des années soixante-dix. On a toujours dit qu'il ne suffisait pas de la tristesse et de la valeur morale pour diagnostiquer une personne comme dépressive, qu'il fallait aussi de la fatigue, de l'inhibition, mais ce qui se passe c'est qu'il y a un retournement. Aujourd'hui la dépression est moins une passion triste qu'une pathologie de l'action. Ce qui ressort massivement de la littérature psychiatrique, c'est l'apathie, c'est l'inhibition, c'est ce que les psychiatres appellent le ralentissement psycho-moteur, c'est-à-dire une difficulté à initialiser l'action. On entre donc dans une autre face : celle de la pathologie de l'action.
        
De plus la situation de la maladie s'est fortement modifiée. Alors que la psychiatrie considérait, à partir de la découverte des antidépresseurs en 1957, que la dépression était un trouble dont on pouvait guérir assez facilement, elle commence à changer d'analyse à partir des années quatre-vingts. Toute la littérature psychiatrique, et en particulier l'épidémiologie, vous le montre : la dépression est désormais une maladie récidivante. Il y a 50 à 80 % de rechutes. Ceux qui ont connu un épisode dépressif, ont 50 à 80 % de chances de rechuter, et rapidement. Par ailleurs, une bonne partie de la dépression est une maladie chronique. On a donc tendance à allonger la durée de prescription et, malgré ce qu'on voit comme optimisme dans la presse, un net pessimisme se fait jour parce que la notion de guérison entre en crise.
     
Et c'est dans ce contexte qu'est lancée une molécule qui va devenir célèbre, le Prozac, dont je voudrais dire quelques mots, parce que ce me semble être un marqueur anthropologique de ce qui se passe aujourd'hui. Quand je dis "dans ce contexte", c'est à la fois le contexte de l'émancipation et de l'exigence de l'action, mais aussi le fait que la dépression est en train de basculer en une maladie à tendance chronique. On dit Prozac pour un antidépresseur comme on disait Kleenex pour un mouchoir en papier ou Frigidaire pour un réfrigérateur : c'est une certaine classe d'antidépresseurs dont le plus connu est le Prozac.
        
Sans raconter l'histoire de ce produit, le point important c'est qu'il n'est ni plus ni moins efficace que les antidépresseurs précédents, mais que ses effets secondaires sont diminués. Il n'a quasiment pas de risques sur le plan cardiovasculaire, pas non plus d'effets secondaires très gênants comme des constipations permanentes, des jambes lourdes, etc. En plus il possède l'énorme avantage d'un seul dosage, alors qu'auparavant il fallait calculer les doses thérapeutiques, ce qui pouvait prendre un certain temps, et si l'antidépresseur ne marchait pas, au bout de trois semaines il fallait recommencer avec un autre, et c'était très long. Cela veut dire aussi qu'il est idéal pour des chimiothérapies de très longue durée, précisément grâce à la diminution des effets secondaires.
         
Or ce qui est intéressant ce sont les polémiques qu'il a déclenchées. Quand on regarde ce que disent les psychiatres sur les avantages et les désavantages des antidépresseurs dans les années soixante, tous, pharmacologues, psychiatres, chimistes, attendaient une molécule de ce type. Elle n'aurait jamais dû déclencher les polémiques qu'elle a déclenchées. Mais ce n'est pas pour des raisons pharmacologiques qu'elle les a déclenchées, c'est pour un changement total de contexte normatif et social sur la question de la maladie. En effet, ce type de molécule réalise une vieille utopie pharmacologique que j'énoncerai en citant Henri Laborit, médecin anesthésiste à l'origine du premier neuroleptique en 1952. Dans une conférence de 1966 sur l'évolution psychiatrique il déclarait : "Par le truchement de la pharmacologie, l'homme de demain sera peut-être à même d'obtenir d'un plus grand nombre d'hommes une maîtrise de leur environnement en développant des facultés d'attention, d'imagination, de créativité. Dans ce cas, l'espèce pourrait tendre vers une égalité d'individus, non par le bas, mais par le haut".
           
Cela, c'est en train de se réaliser. Les progrès de la psycho-pharmacologie ont conduit à mettre sur le marché des produits qui procurent un équilibre psychologique avec des effets secondaires réduits et l'humanité, améliorée artificiellement par des médicaments psychotropes permettant d'apaiser l'angoisse, de stimuler l'humeur, de renforcer la mémoire ou l'imagination, est en train de devenir notre quotidien. Et cela pose un problème : si on peut modifier nos perceptions mentales sans dangers pour soi et pour autrui, est-ce que nos sociétés ne vont pas être composées d'individus à la fois normaux (mais la normalité a explosé : elle n'est plus la conformité à une norme unique) et assistés plus ou moins en permanence par des produits psychiques ? Avec ce genre de produits, le mythe de la drogue parfaite, c'est une question politique d'actualité. Par "drogue parfaite", je veux dire un produit où finalement on n'arrive plus à faire facilement la distinction entre une drogue et un médicament. Je veux dire qu'on ne sait plus très bien dans quel cas on modifie nos états de conscience et dans quels cas on soigne une pathologie ou on lève simplement des symptômes. Je donnerai la publicité du tout dernier antidépresseur qui est lancé ces dernières semaines sur le marché français : "Maintenant le pouvoir vous appartient" ! Rêve de toute-puissance, d'une sorte de santé absolue. C'est la façon dont Thomas De Quincey parlait de l'opium : l'opium c'est la santé absolue. C'est précisément l'idéal du toxicomane. Donc là il y a un problème.
     
Où passe la frontière entre souffrance normale et souffrance pathologique ? Qu'est-ce que c'est qu'être normal ? Qu'est-ce que c'est qu'être soi-même ? À partir de quelles limites ne l'est-on plus ? Quels problèmes cela pose-t-il ? Voilà toutes les questions auxquelles nous conduisent ces molécules.
         
Un antidépresseur comme le Prozac est pour moi un marqueur anthropologique. À travers lui s'investit la possibilité de vivre éventuellement une vie entière avec un produit psycho-actif sans risques d'auto-destruction. Mais on n'a pas encore étudié tous les effets cognitifs à long terme de l'usage des antidépresseurs. Mais il y a ce fantasme-là. Le psychotrope est désormais comme la publicité du micro-ordinateur Apple à ses débuts "Use us friendly". On peut parler d'antalgique de l'humeur, de drogue de fonctionnement, qui élimine le risque de destruction de soi, et ces produits-là sont certainement l'avenir des psychotropes, parce qu'ils accompagnent l'exigence qui fait que chacun est normal non quand il est conforme, non quand il applique une règle, mais quand il "assure". Tous ces facteurs contribuent à une amélioration du bien-être autant qu'aux soins de maladies dont la guérison a toujours posé problème, tout simplement parce que l'exigence contemporaine d'action stimule les demandes de réponses rapides à tout ce qui l'inhibe. L'individu sous perfusion de psychotrope est une possibilité socialement envisageable sous l'effet des normes et des aspirations qui conduisent à "assurer" en permanence, et techniquement réalisable grâce à l'amélioration des molécules.
       
La raison profonde des polémiques que le Prozac entraîne vient de ce qu'il fait tenir ensemble un espoir et une peur. Le Prozac c'est une magie blanche, parce qu'il incarne l'espoir à la fois démesuré et compréhensible de se débarrasser de la souffrance psychique. Mais c'est un espoir illusoire parce que le pourcentage de dépressions résistantes aux médicaments n'a pas bougé d'un iota depuis l'invention des antidépresseurs et parce que les effets idéaux décrits par certains ne concernent qu'une petite minorité des cas. Il faudrait faire des études, mais elles ne sont pas faites. Le Prozac est donc une magie blanche.
      
Mais il est simultanément, et pour cette raison même, une magie noire parce qu'il incarne la possibilité illimitée d'usiner son intérieur mental, possibilité qui n'existait ni avec des drogues dangereuses comme l'héroïne, ni avec les anciens antidépresseurs dont les effets secondaires étaient suffisamment handicapants pour que la personne veuille arrêter de les prendre, aussitôt la guérison ou la rémission atteinte.
        
De cette manière-là il me semble qu'il est temps pour la société de bien voir les craintes que les drogues suscitent depuis longtemps. L'arrière-plan du débat sur la drogue, au-delà de leur danger, c'est le débat artifice-nature : quand finit le sujet ? Celui qui prend des drogues n'est plus vraiment un sujet. Et aujourd'hui il y a une ambiguïté entre les deux sphères de produits parce qu'une société où les gens prennent continuellement des substances psycho-actives est une société où l'on ne sait plus qui est qui. Au lieu d'agir sur une maladie, on agit sur notre nature psychique, qui nous semble insuffisante. Et la psychè, comme dit Pierre Legendre (très dogmatique mais là juste), devient "une sorte de montage réglable". D'où la crainte de la disparition du sujet.
        
Mais la question que je me pose c'est celle-ci : est-ce que nous devons craindre cette disparition ou est-ce que nous n'avons pas affaire justement à un nouvel âge de la personne — accompagnée par des techniques de soutien extrêmement diverses, de type psychologique ou pharmacologique ? Ces soutiens peuvent durer un an, deux ans, s'arrêter, être repris, passer de la psychothérapie à un antidépresseur, etc. On a une sorte d'individu qui n'est ni malade ni guéri, mais qui est accompagné tout au long de sa vie parce que sa vie est désormais un parcours chaotique.
     
En tous cas, je crois que tout conduit dans cette société à cet accompagnement, parce que nous sommes, justement, dans une société de responsabilité de soi où l'échec scolaire professionnel et social est de plus en plus imputé à l'individu lui-même. C'est fini l'idée que c'est la faute à la société, ça marche moins bien. Et cette nouvelle situation conduit à des frustrations de masse que ne connaissaient pas les sociétés de destin. Et une société où la souffrance psychique est si forte conduit à faire entrer dans le thérapeutique (qu'il relève des marchés de la médecine, des drogues ou de la religion) ce qui ne peut guérir tout en ayant un statut de souffrance identitaire.
        
Pour en terminer par une formule : l'antidépresseur est au psychisme ce que le silicone est au corps, ce que la ritaline est à l'éducation des enfants ou ce que la procréation médicalement assistée est à la filiation (la rétaline est une petite amphétamine extrêmement utilisée aux États-Unis ainsi qu'en France dans les services de pédopsychiatrie : les Américains l'appellent "pilule de l'obéissance", c'est un produit pour des enfants agités qui n'arrivent pas à se concentrer). Ce que je dis à propos du Prozac n'est pas spécifique à ces domaines précis. On voit cette même tendance dans toute une série de domaines sans rapport les uns avec les autres. Nous vivons de plus en plus avec des substances chimiques à l'intérieur de notre corps. Il se produit une sorte de subjectivation de la technique qui nous rend plus forts, plus beaux et tout ce qu'on veut. En tous cas cela relève de mécanismes analogues qui sont caractérisés par le choix.
     
Conclusion
     
Aujourd'hui, est en train de se réaliser sociologiquement l'idée proprement moderne que l'homme est entièrement sujet de son action et propriétaire de lui-même. Seulement, c'est à ce point précis qu'il ne faut pas se tromper dans l'analyse du problème de l'individu. L'individu n'est pas ou l'affirmation glorieuse de soi, ou sa misère. C'est précisément là l'illusion individualiste, qui ne veut pas convenir, comme l'écrit Claude Lefort, que "l'individu se dérobe lui-même en se rapportant à lui-même", qu'il est aux prises avec son inconnu, avec son immaîtrisable, qui de toute façon ne bouge pas.
       
Cela ne signifie pas que nous ayons prise sur tout. Ce n'est pas être émancipé ou être libres de faire ce qui nous convient. Ça veut dire que les modes de régulation de la relation individu-société font moins appel à la discipline et à l'obéissance qu'à la décision et à l'action personnelle. Autrement dit, à l'étayage sur sa propre personnalité, ses désirs, ses affects, donc à l'esprit. Et ce mode de régulation résulte d'un report de nombre de responsabilités auparavant prises en charge par les institutions. En échange de ce processus de désinstitutionnalisation massive, c'est l'individualité elle-même qui se trouve instituée comme mode d'action, comme ressource, comme centre de décision.
       
C'est pourquoi la mobilisation de l'esprit, ou du mental, ou de la psyché, je ne sais pas très bien comment dire, est à l'étayage sur soi ce que l'automatisme corporel était à la discipline. Je crois que là est l'une des mutations décisives de la vie dans nos sociétés. Si l'on n'intègre pas cette nouvelle norme (face à laquelle il y a de grandes inégalités, bien entendu), des pans entiers de la relation aux formes de domination ou des transformations de la relation au politique restent difficilement compréhensibles. Et la dépression exprime précisément un changement de cette inconnue en nous. Elle exprime un changement de cet immaîtrisable, du moins si on ne la réduit pas à une pure misère morale et affective, et elle nous apprend quelque chose sur la question de l'intime dans la phase actuelle de la démocratie, à savoir que nous sommes bien entendu allégés de contraintes extérieures, mais qu'en échange c'est la contrainte intérieure qui est plus forte. Il y a un alourdissement intérieur. La contrainte intérieure c'est l'envers de l'émancipation. Il y a un déplacement de l'inconnu, puisque précisément il ne s'agit plus aujourd'hui d'être sujet, c'est-à-dire de résoudre le conflit entre un désir et un interdit, mais d'être soi, ce qui est tout à fait autre chose.
         
Cette situation nous plonge dans une nouvelle vulnérabilité qui semble faire de nos vies un trouble identitaire chronique, massivement partagé. C'est pourquoi je crois que la dépression est instructive : elle représente un laboratoire des ambivalences dans lesquelles l'homme de masse est son propre souverain. Finalement, elle est au cœur d'un certain type de faille intime qui se répand aujourd'hui et qui accompagne cet avènement de la souveraineté de soi (on est son propre législateur). Si la folie apparaissait dans le débat public il y a vingt-cinq ans plus comme un symbole de l'oppression moderne que comme une maladie mentale, c'est bien que tout était possible. Le fou n'est pas malade, entendait-on, il est différent, et c'est de la non-acceptation de cette différence qu'il souffre. Il me semble que le déplacement, dans la psychiatrie comme dans la société, du centre de gravité de la folie vers la dépression symbolise ce retournement mental. On se rappelle le début : tout est possible, rien n'est possible.
       
Qu'elle désigne un mal de vivre ou une vraie maladie, je crois que ce n'est pas ça l'important. La dépression a la spécificité de désigner l'impuissance même à vivre, qu'elle s'exprime par de la tristesse, de l'asthénie, de la fatigue, ou de l'inhibition. Le déprimé est pris dans un temps sans avenir, il est sans énergie, il est pris dans un rien-n'est-possible. C'est ça son rapport au temps. Plus exactement (et c'est en ça qu'il est tout à fait représentatif de la phase actuelle de la personne dans nos sociétés), il est moins rongé par la culpabilité d'un sujet que par la responsabilité d'un individu, il est moins dans une maladie de la faute que dans une pathologie de l'insuffisance (suis-je à la hauteur ?), il est moins dans l'univers de la loi que dans celui du dysfonctionnement (c'est la panne), il est moins dans une référence à un conflit que dans une référence à un déficit. C'est l'insuffisance. Le déprimé n'est pas à la hauteur des exigences qu'il s'impose et qu'on lui impose.
        
La dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne parce qu'elle est précisément la pathologie (à tort ou a raison) qui incarne le passage d'une société dans laquelle la norme est fondée sur la culpabilité et la discipline à une société où elle s'appuie sur la responsabilité et l'autonomie.
          
De la culpabilité à la responsabilité, ce qui se passe, et on le voit bien un peu partout, c'est que les rapports entre le permis et le défendu sont entrés dans le brouillard. Voyez l'inceste, voyez les polémiques sur les contrats d'union sociale que l'excellent travail d'Irène Théry a déclenchées. Vous ne pouvez pas aujourd'hui tenir un discours sur la question de l'interdit sans passer pour un conservateur, un moraliste, etc. Ça redistribue les cartes. Or justement les cartes sont redistribuées aujourd'hui. On a précisément affaire avec la dépression à ce déplacement de la lourde tâche à bien se porter qui est selon Freud la mal du civilisé et qui est quelque chose d'indépassable, c'est-à-dire qu'on mesure dans nos corps le poids de l'émancipation et on ne voit plus vraiment ce qui est interdit, tandis que simultanément rien n'apparaît possible. On est dans ce brouillard-là.
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Publié dans Prof

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