Et voyager...
Si je n'ai plus d'inspiration, David en a à revendre. Voici un homme à lire sans cesse car son talent est toujours novateur :
Et voyager, voyager pour se dire qu'à l'autre bout des mille océans se situent le paradis que l'on ne saurait s'inventer autrement qu'en parcourant les frontières barbares, voyager pour se retrouver en étincelles de multiples couleurs, de l'ocre des villages du désert à la maculée blancheur des icebergs dérivant, des pôles aux latitudes, des cîmes aux longitudes, et voyager pour n'avoir jamais plus à comptabiliser la distance parcourue, entre là et là-bas, en eux et moi, entre la nuit et les jours qui s'éternisent. Et voyager pour se dire que l'homme est petit, qu'il se trouve dans l'immensité des jungles, sous la voûte des aurores boréales, ou sur les flots sereins du Gange, voyager pour reconnaître dans la misère du mendiant toute la grandeur d'un peuple qui sait donner, retrouver dans les yeux charbons du petit sidéen ce que l'amour peut tuer, et dans la paume striée du mandarin à la rizière ce que la nature peut nous faire endurer. Et voyager, pour se perdre de la plus polie des manières, fronder le temps qui n'a de lieu et de vigueur que nos esprits, voyager pour emporter dans nos narines les odeurs de safran du Népal, le cumin dans l'oeuf brouillé dans un souk de Marrakech, ou le jasmin dans le thé de Ceylan. Et voyager pour ne pas avoir à regretter l'amertume des villes que je ne vois plus, des horizons familiers et des explorations qui ne sont plus à faire. Et voyager pour se mesurer à l'infini de ce qui, ailleurs perdure, dans les colonies de Gazah, sous les bombes pétrolières de Bagdad ou dans les vapeurs éthérées de Bogota, faire que l'infini ne soit plus une Chazal d'un mauvais 20h, mais à l'inverse, une larme sur la joue d'un enfant, les cris d'une mère orpheline, les colères d'un patriarches atteint dans son âme de vieux guerrier. Et voyager pour caresser la plénitude des plages bridées de Bali, chalouper aux hanches d'une vahiné, se faire tribal dans une peuplade africaine, façon pygmée, façon kanak en néo zélandie, façon sioux des plus que réservistes territoires américains. Et voyager pour noyer son regard dans la grande bibliothèque de Prague, osculter les orthodoxies de Petersbourg, me retrouver les racines en Pologne, ou peut-être moins loin que cela, à la fontaine d'un MannekenPis. Et voyager pour ne jamais croiser le regard d'une afghane, se priver d'embrasser le cou d'une femme girafe et défier un eunuque sur son harem. Et voyager pour comprendre que je ne suis rien ici, mais tout là-bas, enfin tout ce qu'ils sont comme moi, moins eux dans leur contexte, tellement hors des champs qu'ils ne supposent même pas. Et voyager, être un enfant de la pluie, des glaces polaires, des îles paradisiaques, un enfant de la terre ou du sable, un enfant, rien qu'un enfant... Et voyager, pour se dire qu'il n'était pas vain de considérer l'autre chez soi, comme un habitant de moi-même, un résident de l'universel, voyager pour apprendre cela, que le coeur du sud a les mêmes discordances que celui du nord, que sa peau respire la même divinité et que son corps exulte pour des chairs empruntes des mêmes désirs. Et voyager pour peut-être se retrouver, à chaque fois qu'immobile, je m'en vais vers des ailleurs qui ne sont ni la raison, ni la vérité, juste des errances superficielles...