Au troisième café
Faut que j'arrête ! Aux States, pas de problème, c'est de la flotte dégueulasse qu'il faut noyer de sucre pour avoir l'impression de pas faire une purge. Mais ici, même déca, ça secoue. J'ai compté que le matin, un matin comme aujourd'hui où j'ai décidé de ne rien faire que ce qui me plait, soit de rester chez moi volets fermés pour m'adonner à mes passions créatrices, un jour donc où je ne fais rien et n'ai aucun besoin de me réveiller plus que de coutume, voire moins, même, ben je m'enfile au moins quatre cafés, solubles, mais ce serait pas du luxe une vraie cafetière qui me tiendrait le précieux breuvage au chaud. Sauf pour l'odeur... J'aime pas l'odeur du café sur la cafetière, qui à force de chauffer sent l'amer et le réchauffé. Les aromes se barrent, ça empeste la maison, faudrait le refaire, mais bon il est là. Avec le soluble pas de problème, ça sent rien sauf si j'ai le nez dessus et j'pratique pas trop le truc. En parlant de pratiquer un truc, ..., mais non, c'est trop intime. Bref, (je reviens au sujet), bref disais-je, je ne vais pas acheter de cafetière électrique. J'aime pas le café continu. Je vais peut-être rapprocher la bouilloire ? Mais je vois pas où la mettre et adroit comme je suis elle va voler un jour comme tout ce qui est posé là où il faut pas, et je me gêne pas. C'est bon le café... Ca me nourrit le matin, je ne prends que ça, sauf des fois un croissant quand le matin au café j'attends l'heure de mon rendez-vous. Je suis toujours en avance. Je ne supporte pas de rater l'heure d'un rendez-vous, de faire attendre les gens, comme s'ils avaient que ça à faire, attendre que je veuille bien me manifester. J'aime bien arriver à l'avance, c'est mon sas de décompression.. Je suis là, en règle générale au café, ou sur le vieux port en train de croquer les pêcheurs qui préparent leurs étals. Je les aime bien. On les croirait sortis d'un film de Fernandel, z'ont pas changé, le regard clair, la peau tannée, les mains comme des battoirs, du coup je cache les miennes, trop fines, leur accent à couper au couteau qui nécessite un décodeur que j'ai pas trouvé. Je me pose quelque part, je les regarde, je prends des notes, et passe le temps jusqu'à l'heure d'y aller, qui me coupe en plein élan, forcément. Souvent durant le rendez-vous je fixe sur des phrases, ou une idée, que je dois à tout prix noter après, parce que je vais l'oublier, je le sais, j'écris tellement dans ma tête que je suis incapable de tout retenir. Il y a des bouts de phrase que je triture pour traduire une émotion, un instantané qui me plait. Les yeux grands ouverts et le cerveau à l'ouvrage, je capte, je décortique, je vais voir derrière le fait, ce que ça pourrait bien vouloir dire à celui qui le vit. La dernière fois, un scooter m'est rentré à l'arrière de la voiture. Après le choc, je l'ai vu me dépasser en me lançant un regard consterné mêlé d'une grosse frayeur qui semblait déjà rétrospective, ce qui m'a rassuré, l'avait rien. Je m'arrête, je descends à toute berzingue, enfin presque, je lui pose la main sur le bras et je lui dis : " Ca va ? ". Il me regarde ébahi, encore sous le choc. Je sentais bien qu'il se disait : " Et merde ! Ca commence bien ! En plus je lui ai pété le feu arrière !?" " J'ai cassé votre feu ! " J'ai cru qu'il allait manquer d'air, ses ennuis commencaient, constat, désaccord probable, malus, et papa qui va encore gueuler. Ouais parce qu'il était pas bien vieux. J'ai compris que mon feu arrière l'inquiétait donc plus que sa santé : " non non, c'est pas toi ! C'est un pote pendant un mariage, il avait trop bu, mais bon, c'est pas toi". Là je l'ai vu se liquéfier de joie. Son visage s'est transfiguré, j'ai ressenti pendant quelques secondes ce que ça fait d'être un messie. Si. Je lui ai changé la vie d'un seul coup. Je me demande même s'il m'a pas pris pour un fou, parce que c'était l'occasion de me refaire faire l'arrière sans frais, j'y ai pensé, et j'ai résisté. A Marseille c'est assez courant comme pratique, et trop dégueulasse pour moi. Finalement on s'est quittés sur de grands sourires, mais je sentais bien qu'il se posait des questions. Parce que sous les faits, sous cette expérience qu'il s'est fait vivre, dans laquelle je fus son instrument, il a appris plusieurs choses en toute certitude. Parfois je vais si loin dans la compréhension du signe que je préfère me taire, on me prendrait pour un fou. Mais bon, tout seul, dans ma tête à défaut de pouvoir le noter, je travaille sans cesse à l'interprétation de tous ces signes que la vie nous donne. Je suis même convaincu que tout nous est dit. Mais ceci est une autre histoire...
Publicité