Quatrième café

Publié le par chrisStJames

J'peux pas m'en passer ! Et bientôt l'apéro entre moi et moi. Un verre de vin avant le repas que je vais me concocter à toute vitesse, aucune attention envers moi-même. J'suis un gros flemmard. J'aimerais bien me mijoter des petits plats qui me fassent envie, mais je préfère écrire. J'ai des pommes de terre et du fromage à raclette... Tiens, je vais aller faire cuire les patates. ... ... Voilà. Au moins je les écluse. Je les avais acheté pour N., une bouffeuse de pomme de terre devant l'infini, j'comprends pas comment on peut aimer ça à ce point, c'est limite fade si tu mets pas de crème, que j'utilise  jamais, on est dans le sud. Cinq kilos tout seul, je suis pas sorti de la galère. J'ai acheté le fromage parce que je me suis dit que ça me donnerait une raison de les faire, j'aime bien le fromage fondu, mais comme j'ai pas d'appareil à raclette, ça me gave, j'vois pas bien comment ça va fondre ? A moins que je passe le fromage au micro-onde ?... J
'aime pas ces problèmes d'intendance. Moi on me mettrait dans un coin, avec de quoi boire, manger et fumer, et écrire, j'embêterai personne. Mais ce ne sont pas des raisons suffisantes pour vouloir vivre à deux. J'y ai pensé. J'ai même essayé mais ça a capoté. J'écrivais trop. Elle me voyait de moins en moins. Sauf pendant les repas, où je continuais à écrire en sourdine, quitte à me balader tout le temps avec mon carnet. Une horreur. Elle a pas aimé. Je la comprends. Sauf que je peux pas faire autrement. J'suis comme une torpille, je lache pas ma cible, faire des mots mon métier, je ne dérive pas d'un seul degré, à fond la caisse, j'écris comme un soldat, comme un fouuuuuuuu. Ca ne lui a pas fait que du bien cette chanson.
Tout ça pour dire, ..., qu'il faut autre chose pour vivre en couple. Et j'ai pas ce désir. C'est trop dur pour une femme de supporter un écrivain. On fonctionne pas comme il faut, on est toujours perché, parfois à des hauteurs telles que j'en ai le vertige, jamais une seconde d'accalmie, on écrit tout le temps même sans stylo. Je ne supporterai pas de faire souffrir une femme à cause de mon art. Et pourtant c'est déjà arrivé. Mais écrire me dépasse.
Je n'imagine plus la vie sans mes mots, je ne suis plus rien si je n'écris plus, je rage, je bous, je tempête tant les mots se bousculent dans ma tête, j'ai l'impression de perdre des trésors, même des petits bouts de phrase de rien du tout, surtout même, car mis bout à bout les riens du tout font souvent de grands textes, simples, sans chichi, comme celui que j'écris présentement. Aucune femme ne peut supporter la vie avec un écrivain. Il n'y a pas la place pour les deux. Où je ne l'ai pas trouvée. Mais j'ai lu pas mal de choses sur les écrivains, et nombreux étaient ceux qui abordaient cette grande difficulté à aimer autant sa femme que l'écriture. Ce qui me semblerait également insupportable à supporter.
Si j'aimais une femme autant que j'aime écrire, elle serait complètement étouffée en moins de deux minutes. Je la voudrai toujours là, à côté de moi, à me toucher tout le temps, j'en serai si raide-dingue que je n'écrirais plus... Et ça je veux pas. Gloups. La plupart sont d'ailleurs célibataires en période d'écriture, ils baisent entre deux bouquins. Les mariés préviennent que ça va pas être rose jusqu'à telle date, où le roman doit être remis sous peine de rupture du contrat. Elles encaissent rarement bien la nouvelle. C'est comme d'héberger soudainement un ours. Avant il était sympa, attentionné, il aimait bien les calins impromptus, toujours rasé de près, à l'écoute, après le rasoir ne peut plus faire son oeuvre, la mine est décatie, la respiration rauque, il a du mal à parler tant il a pas dit un mot depuis des mois, ses gosses le reconnaissent plus et sa mère est inquiète comme pas deux. J'peux pas infliger ça à une nana. Je mange à pas d'heure, quand je mange, j'ai l'impression de perdre du temps, le ménage on oublie, je passe au strict nécessaire, et je pèse mes mots, pour consacrer le plus clair de mon temps à l'écriture. A ce stade, je pourrais lui mettre une majuscule tant elle me bouffe la vie, aussi, chaque médaille a son revers. Dont la solitude. Mais bon. Je suis rentré en écriture comme on rentre dans les ordres, je le sais, j'assume, patate et fromage ça va le faire.
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Publié dans Ecrits sur l'écriture

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