Mes tocs d'écrivain
Toc 1
J'écris dans la douleur. C'est clair. C'en est aberrant... Mes mots sont parfois si lourds à sortir, et encore plus à manier une fois nés. J'ai l'impression qu'ils pèsent des tonnes tant ils sont douloureux à accoucher. Il y a toujours quelque chose ou quelqu'un, moi, je suis le pire de tous les critiques, qui me dit que ça va pas, que c'est pas ce mot là, pas là, ni là et nulle part d'ailleurs, faut le changer, il rythme pas avec le reste, il n'a pas la même musicalité, et tant que j'y suis autant changer toute la phrase, elle déconne, pas de peps, rien de dit, des mots qui servent à rien, les pauvres, quant à la musique n'en parlons pas... C'est consternant d'être si dur envers soi. Ca m'a échappé mais je trouve ça pénible d'écrire dans une telle souffrance. Je me dis que ce n'est pas assez bien, jamais assez bien, pas à la hauteur de mes grands maîtres vénérés, les Saint-Exupéry, Pennac et Irving, une ribambelle de brillants écrivains et de grands auteurs que j'admire, trop... Ainsi naissent mes mots dans cette tension extrême entre le premier jet et le super corrigé façon bon élève, le je lâche tout ou je me respecte les préceptes, dans l'impossibilité de choisir quel est le mieux pour moi... Comment j'écris ? Pourquoi comme ça ? Qu'ai-je de plus à dire ou à écrire autrement ? Et pourquoi écrire est-il si important pour moi, si essentiel, vital tout simplement.
Toc 2
... Entre deux textes, j'ai souvent besoin de faire un solitaire. Je sais pas pourquoi. Ca doit me calmer, m'ouvrir à d'autres horizons, ou me faire abandonner les derniers à la recherche de nouveaux, bref pour trouver de nouvelles idées. Mais le problème c'est que j'aime y jouer... Et que je dois écrire. Me demande pas pourquoi, c'est comme ça, je dois écrire, et j'aime jouer au Solitaire. ... C'est clair. J'suis divisé.
Toc 3
Je ne fume pas plus. Non, je ne crois pas. Je ne suis pas la caricature de l'écrivain qu'on voit tout le temps au cinéma, genre pas rasé, quoique, qui s'enferme, j'ai pas ouvert les volets depuis trois jours, qui tourne comme un ours en cage, qui bouffe à toute vitesse, de la conserve, et qui retourne dare-dare à son clavier pour continuer il ne sait pas quoi mais qu'il doit faire, ça le dépasse, c'est plus fort que lui. ... Si. Je suis comme ça. Comme Christian de Moulin Rouge, ou Belmondo, on a si souvent montré les affres de l'écrivain à l'écran, et je les ai toutes. Passons. D'ailleurs j'ai beaucoup freiné, ça me faisait mal aux poumons, maintenant je les roule, le temps que ça me prend j'en fume moins.
Toc 4
Je cherche tout le temps comment écrire une chose, un quelqu'un, un sentiment. Comment retranscrire tout ce que je vois, comme un scribe, et je me demande tout le temps pourquoi j'ai pas de magnétophone, ou de caméra, et même avec ça, ce serait impossible. C'est dans la vie que j'écris le mieux... Et je peux pas tout écrire, c'est pas possible pour un seul homme !... Je suis un scribe affolé de ne pouvoir tout noter. J'ai du le faire dans une vie antérieure, j'en ai toutes les caractérisques, j'écris même assis par terre sur une table basse. Comme avant. J'ai trouvé ma position d'écriture et elle ressemble furieusement à celle qu'ils avaient dans l'Egypte antique. Je suis peut-être la réincarnation d'un scribe... De quelqu'un/quelqu'une qui ne vit que de ça, que pour ça, pour écrire, ainsi est sa vie.
Toc 5 et 6
Alors je prends des notes tout le temps. J'ai toujours sur moi un carnet et mon stylo favori, le Hi Tech Point V5, ou 7 à la limite. Il écrit fin. Je les prends désormais en bleu. Les parce que je suis un grand consommateur d'encre et bleu parce que je trouve que ça éclaire mes mots. Avant j'écrivais en noir, uniquement. Un jour j'ai mis du rouge. Pas pour me corriger, juste parce que j'en avais un sous la main et que j'avais pas de tech point de remplacement. J'ai trouvé ça un peu rude mais pas désagréable. J'ai eu du violet, bof. C'est entre le noir et le bleu et selon où t'écris c'est ou noir ou bleu foncé. C'est pour ça que je suis passé au bleu, et que j'en ai toujours un d'avance. Le nouveau attend bien enveloppé dans son emballage que l'ancien termine sa tache. Aujourd'hui je me suis mis au petit carnet, vu que j'écris beaucoup sur le net. J'en ai eu des petits, des moyens, des grands, des cartonnés façon livre, des à reliure avec des super messages de Ben comme "ne pas tourner autour du pot" et "j'écris pour la gloire" et "copier est art" quand je dissertais sur mes maîtres, peut-être pour me donner du courage, et "j'ai quelque chose à dire !" avec un gros point d'exclamation. J'en ai les jambes qui chatouillent. J'aime bien la reliure en spirale parce qu'on peut mieux manier le carnet, mais la version livre me plait beaucoup aussi, ça fait plus travail achevé, le oui je viens d'écrire un livre... Ben j'en ai écrit plein, toute une étagère, bibliothèque dirait le méditerranéen que je suis. Ils sont là, ils ne me quittent pas. Je ne les ouvre jamais, enfin rarement. Je sais qu'il y a dedans des trucs importants, mais je sais pas où, il y en a tant. Parfois je retrouve un texte, par hasard, mais c'est rare. Ils sont là, ils sont bien, au-dessus de l'étagère travail et au-dessous de celle du hibou et de l'abri aux oiseaux. Sans oiseau, c'est juste pour décorer. J'ai trouvé ça sympa l'idée d'avoir dans ma bibliothèque, imposante, une maison pour les oiseaux en serre-livres. Va savoir. En tout cas ils sont bien. Juste à côté des dictionnaires et ouvrages les plus importants pour l'écriture.
Toc 7
Je pense sans cesse à ce que je peux bien faire de tous mes textes. J'ai des milliers de pages désormais, des tas de carnets, des blogs, des articles... Qu'est-ce qui les unit ? Comment réaliser mon rêve ultime : vivre de mes mots. Dans une maison en pierre et en bois, devant un grand champ tout vert que domine des collines de sapin, avec mon atelier, mon antre, mon laboratoire... Remarque, peut-être qu'ici j'y suis ? Mais me manque la nature, l'air pur des campagnes qui se réveillent sous un soleil éclatant. Mes mots ont besoin d'air.
Toc 8
Je me demande en écrivant si je ne suis pas définitivement fou. Très souvent. J'arrive pas à me comprendre. Pourquoi cette frénésie ? Qu'est-ce qui m'oblige à le faire, quitte à me priver de tout ? J'étais si haut avant... Pourquoi tous mes sacrifices ? A quoi servent mes mots ? C'est plus fort que moi, j'écris et je me fous de tout le reste. Il faut être fou pour vivre dans une pareille tension. Comme il faut être fou pour être écrivain à notre époque. Combien de temps encore avant que mon travail donne ses fruits ?... Je vis la bohème de Christian dans Moulin Rouge. D'ailleurs on porte le même prénom. Et si tu me suis tu auras noté que j'aime bien Moulin Rouge. Beaucoup même. C'est un chef d'oeuvre. Mais qui voudrait vivre ce qu'il vit à part un fou ?... Et moi. Et tant d'autres qui écrivons on ne sait pas pourquoi...
Toc 9
Je porte une veste Polartex, genre nounours, qu'apparternait à mon frère jumeau et que j'ai récupéré par hasard et par mon neveu. Je ne peux plus écrire sans elle. Je fais tout avec elle dès que je suis à la maison, et la laver m'angoisse... Si j'ai plus ma veste, je pourrai plus écrire, y a rien pour la remplacer.
J'suis sûr que je pourrais en trouver d'autres. Mais il suffit de regarder un film pour le savoir. Tiens, j'vais aller voir si j'en trouve un.
[It's cloudy now, on Moulin Rouge] song by Blackfield, made by Kazou, from [Wilyrah]