Je peux pas être toujours léger...
Et puis ça me sert pour mon essai sur la maladie, pourquoi on tombe malade et comment remonter la pente. Et elle est raide. Cet après-midi je vais voir l'assistante-sociale de l'hôpital parce que je ne sais plus comment faire pour m'en sortir avec ce que j'ai. Le travail normal m'est quasiment devenu impossible, même en me forçant comme une bête. Je touche du bois ça ne m'enlève aucune capacité à écrire. Peut-être de temps en temps des idées qui vont trop vite, mais j'en joue maintenant. Elle va me conseiller sur la meilleure façon d'aborder mon épisode handicapé sérieux à plus de 70% et ça grimpe. Peut-être qu'il faut aller tout en bas, en roulant, pour remonter plus vite ? Je n'en sais rien en tout cas je dégringole physiquement. Aller acheter du pain devient une torture pour laquelle je dois me motiver des heures durant. J'envisage toutes mes sorties avec difficulté, me faudra trouver un endroit où pisser, ça aussi c'est touché, y a des escaliers, j'suis si bien chez moi où tout est adapté, j'ai même parfois l'impression d'être normal entre mes quatre murs. Pourtant je ne le suis pas. Bien sûr l'activité d'écrivain est très solitaire et passive, sauf pour celui qui écrit, c'est donc normal que je reste enfermé clic-clac dans ma baraque où j'oublie souvent d'ouvrir les volets tant je veux me couper d'un monde dans lequel j'ai du mal à circuler. Mais je reste là surtout parce que je sais que je vais devoir prendre la voiture, peut-être encore une fois de plus louper l'embrayage, à espérer que ça freinera pas trop vite au cas où ma jambe ne suive pas l'ordre de mon cerveau, ce qui est le cas la plupart du temps. Y a comme un décalage, voire une rupture dans la chaine d'exécution. Pas marrant tout ça... Et me voilà réduit à aller écouter une assistante-sociale comme on consulte une astrologue. Où je vais ? Comment je vais faire ? Comment je vais bouffer ? Où je vais me retrouver si j'ai plus un rond ?... Au-secours ! ... J'peux plus travailler, on me dit que j'oublie des choses, j'peux plus faire mes cours debout, j'peux plus monter leurs escaliers, me tarde qu'une chose c'est que ça s'arrête, j'ai trop mal partout !... Déjà deux épisodes à l'hôpital, si ça continue je vais y passer ma vie... C'est infiniment difficile de se dire ça... J'peux plus... Terminé... Plus ça. D'ailleurs mon contrat finit en juin, ils me l'ont dit, c'était prévu comme ça. Je ne pourrai plus faire ça ni autre chose, je ne peux plus qu'écrire chez moi, en me faisant livrer les courses, je peux plus les faire non plus. La dernière fois j'ai voulu aller à Géant Casino, j'ai cru finir sur une civière. J'étais vidé au bout de la première allée, j'avais peur qu'on me bouscule, on m'a bousculé, j'ai du m'asseoir au rayon chaussures, y a des tabourets que là, j'ai bien cherché, et m'a fallu faire demi-tour parce que j'avais oublié le sucre de l'autre côté du magasin. J'ai cru que jamais je ne parviendrai à rentrer chez moi. Parce qu'après la douleur de l'imbécile épreuve que je m'étais juré de faire, fallait bien que je rentre en bagnole, avec les jambes coupées, obligé de soulever la droite pour qu'elle rentre dedans. Et après la route, pourvu que je n'ai pas besoin de mes réflexes, j'ai du la décharger... C'est ça ma vie aujourd'hui, et probablement celle de tous les handicapés qui perdent peu à peu toutes leurs capacités à évoluer dans un monde rapide et mouvant. ... Je respire... Ouais. Après l'assistante-sociale, j'ai pris rendez-vous avec la psychologue de Pacasep, réseau de malades qui organise tous les mois un groupe de paroles auquel je ne peux plus participer, c'est trop horrible :
- La Sep est une succession de deuils, elle m'a volé ma vie. J'en fais un constat décevant, mon corps est vieux, ma tête est jeune. Et mon corps n'écoute pas ce que je lui dis. J'ai fait le deuil de la danse, de la musique, de l'ébénisterie et celui de mon fils. Ma vie est un non-sens. N. pleure... Il n'y a aucun aboutissement... N. s'en va en pleurant, N. s'en va en boitant...
J'ai des fois l'air de rien comme ça, je suis souvent gai mais c'est toujours là, mon corps me le rappelle. Je suis un grand malade qui perd progressivement l'usage de ses jambes, petit à petit, comme une lente torture, une agonie terrible et interminable...
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- La Sep est une succession de deuils, elle m'a volé ma vie. J'en fais un constat décevant, mon corps est vieux, ma tête est jeune. Et mon corps n'écoute pas ce que je lui dis. J'ai fait le deuil de la danse, de la musique, de l'ébénisterie et celui de mon fils. Ma vie est un non-sens. N. pleure... Il n'y a aucun aboutissement... N. s'en va en pleurant, N. s'en va en boitant...
J'ai des fois l'air de rien comme ça, je suis souvent gai mais c'est toujours là, mon corps me le rappelle. Je suis un grand malade qui perd progressivement l'usage de ses jambes, petit à petit, comme une lente torture, une agonie terrible et interminable...
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