Le prix de l'émancipation
Selon Alain Ehrenberg, sociologue, co-directeur du groupe de recherche " psychotrope, politique et société " au CNRS, dans son article Fatigue, énergie, dépression dans les sociétés démocratiques, la dépression est une pathologie de l'émancipation et à un deuxième niveau de l'action :
" 1970 : tout est possible. […] " Émancipation " : le mouvement est anti-institutionnel, la famille est un étouffoir, l'école est une caserne, le travail et son envers, la consommation, une aliénation, et la loi bourgeoise un instrument de domination dont il faut se libérer. Il est interdit d'interdire. Une liberté de mœurs inédite se greffe sur l'immense progrès des conditions matérielles commencé après la deuxième guerre mondiale, ainsi que l'ouverture des trajectoires de vie, c'est-à-dire cette mobilité ascendante devenue, à partir des années soixante, une réalité tangible dans la société française.
Aujourd'hui, vingt-cinq ans après, un anti-mot d'ordre s'est imposé : rien n'est possible. Une sorte de sentiment d'écrasement sur le présent a envahi les esprits. Elle trouve d'ailleurs sa confirmation dans la difficulté des conditions matérielles de la vie et la fermeture des trajectoires qui s'étaient ouvertes et que le mot "exclusion" désigne. […]
J'ai donc l'impression qu'une culture d'impuissance domine la perception du temps présent. Chacun semble être un poids, parfois écrasant, pour lui-même, ce dont la dépression est, me semble-t-il, le symbole même. Et je montrerai au cours de cet exposé que si la névrose est une maladie de la loi, une maladie de la culpabilité, la dépression, justement, est une maladie de l'insuffisance. C'est plutôt la panne qui est en jeu dans la dépression. C'est pourquoi elle n'est quand même pas sans rapports avec la question du culte de la performance. "
En 68 on disait non aux névroses en balayant les interdits, aujourd'hui on montre qu'on n'en peut plus de concourir en nous bourrant d'anti-dépresseurs (une enquête menée en 1997 par le CREDES a révélé que les français consomment deux à quatre fois plus d’antidépresseurs que ses voisins européens). L'esprit est en panne… et le corps se raidit. Normal. Il bloque. Aucune décision n'est possible, la concurrence est trop forte, la pression trop haute, aucune piste ne s'ouvre, pas le choix. Et se succèdent les évènements douloureux, le cercle vicieux de la tristesse, des peurs, et la fatigue… de vivre. Rien n'a plus de sens.
Émanciper : " affranchir un mineur de l'autorité parentale ou de la tutelle. Affranchir d'une domination, d'une autorité. Devenir indépendant, se libérer (d'une autorité, d'une servitude, d'une contrainte intellectuelle ou morale). Se libérer des contraintes morales et sociales, abandonner les convenances. " Dictionnaire de la langue française, Hachette, édition 1987