Mégalo ?
Toujours selon Alain Ehrenberg : " On peut dire que le déprimé se trouve plongé dans une logique de l'impuissance (qui peut prendre différentes formes symptomatiques), alors que le névrosé est dans une logique de la transgression - ce qui n'est pas la même chose. La pathologie du névrosé doit se penser dans la polarité du permis-défendu, alors que la pathologie du déprimé doit se penser dans la polarité possible-impossible. C'est justement quand tout est possible que la question de la dépression commence à se poser. Quand les interdits sautent, une autoroute s'ouvre pour la dépression. "
A rapprocher du fait que les attaques initiales de la SEP concernent en tout premier lieu la motricité (on n'avance que si c'est possible), la vision et les sensations. Comment (et pourquoi ?) bouger, voir et ressentir lorsque rien ne semble plus possible ?… L'horizon est bouché, rien à voir ni dedans ni dehors, rien ne marche correctement et plein de sensations bizarres changent ma vie en enfer… Perte de valeurs, perte de sens, perte d'identité… Qui suis-je ? Ou vais-je ? Pourquoi faire ?… A quoi ça sert tout ça ?…
" Alors au fond, qu'est-ce que la dépression ? C'est une maladie de mégalomane. C'est une maladie de la toute-puissance. La limite n'est plus indiquée par une règle qui vient du dehors, mais par une impuissance qui se situe au sein de la personne. C'est l'assise identitaire qui est en jeu. La passion d'être soi et la difficulté à l'être, voilà ce qu'incarne et symbolise la dépression. Elle radicalise les tensions de la conscience de n'être que soi.
[…] Qu'elle désigne un mal de vivre ou une vraie maladie, je crois que ce n'est pas ça l'important. La dépression a la spécificité de désigner l'impuissance même à vivre, qu'elle s'exprime par de la tristesse, de l'asthénie, de la fatigue, ou de l'inhibition. Le déprimé est pris dans un temps sans avenir, il est sans énergie, il est pris dans un rien-n'est-possible. C'est ça son rapport au temps. Plus exactement (et c'est en ça qu'il est tout à fait représentatif de la phase actuelle de la personne dans nos sociétés), il est moins rongé par la culpabilité d'un sujet que par la responsabilité d'un individu, il est moins dans une maladie de la faute que dans une pathologie de l'insuffisance (suis-je à la hauteur ?), il est moins dans l'univers de la loi que dans celui du dysfonctionnement (c'est la panne), il est moins dans une référence à un conflit que dans une référence à un déficit. C'est l'insuffisance. Le déprimé n'est pas à la hauteur des exigences qu'il s'impose et qu'on lui impose. "