Faux Jumeaux

Publié le par Christian Pélier

... Deux. On est deux. Moi dans ma poche toute envahie de couleurs, lui dans l’obscurité de la sienne. Je viens de le sentir se retourner, il est tout froid, son oeuf ne brille pas... Il est si lourd, et moi j’étais si léger avant de savoir qu’il était là. Qu’il s’en aille ! Pousse toi… Il bât des pieds tout le temps… Je ne peux jamais dormir tranquillement, m’abandonner au rythme de ma maman, flotter dans son ventre, libre et heureux. Dès qu’il bouge, je le sens m’envahir, surtout ses pieds qui ne cessent de me frapper. J’ai essayé toutes les positions, j’ai flotté dans tous les sens, rien n’y a fait.
...
Combien de temps encore à endurer cette torture ? Je ne peux même pas mesurer le temps ici... Il faut que je trouve un repère pour compter les jours et les heures qui me séparent de ma délivrance. Le cœur de maman ?... Non, pas assez régulier. Alors toutes les douleurs qui m’envahissent lorsque j’ai faim ? Il y en a moins que de battements de cœur… Il faudra que j’attende d’avoir faim pour prendre conscience du temps ?… Et plus j’attendrai, plus j’aurai faim ?... De toute façon, je dois manger pendant qu’il mange sinon il ne me reste rien.
...
Ca y est, encore ses pieds dans mes fesses. Vite, me tourner, à l’envers, mes genoux et mes mains en avant pour me protéger, et attendre qu’il se rendorme pour me rendormir, l’esprit aux aguets, d’un mauvais sommeil… Jusqu’aux prochains coups. Dans le ventre... Ou dans la tête…
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Je ne voulais pas de lui ! Dormir vite, il se réveille si souvent. Qu’il sorte ! Si je pouvais le tuer…
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L’enrouler avec mon cordon ? Le frapper jusqu’à ce qu’il disparaisse ?… Sa poche le protège. Lui tout le protège, son âme me pèse tant. Même mon minuscule cerveau le ressent.
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J’étais si heureux avant de savoir qu’il était là. Je connais la haine dans le ventre de maman…
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Deux œufs séparés, deux poches bien différentes qui se détestent. Deux fœtus qui se poussent et se repoussent, deux monstres affamés qui se battent pour survivre, luttant chacun pour rester le seul… Deux faux jumeaux qui viennent de prendre conscience l’un de l’autre.
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Je nais à travers ses coups...
 ...
Je mange plus que lui. Il pense tellement qu’il n'a jamais faim. Moi je grossis plus vite, toujours plus, pour sortir plus vite. Je guette tous les signes qui m’indiqueront que l’heure est proche. Je sais qu’on sort de là...
...
 Alors je serai le premier pour, enfin, ne plus le sentir. Et je suis toujours devant ce long tunnel noir... qui s’ouvre maintenant... de plus en plus... ?... Ca y est ! Je vois quelque chose qui brille, tout au bout. Je vois !... Il faut que j’avance. Il n'a rien vu. Je peux y arriver... Il se retourne ! Vite ! Comme c’est étroit... Ca me fait mal… Sur ma tête, deux pinces glaciales… Laissez moi, je vais y arriver tout seul. Ne me faites pas de marques… Il faut que je sois le plus beau pour que maman m’aime tout de suite, plus que l’autre.
...
 J’ai mal, maman, j’ai mal, mes poumons, j’ai plus d’eau, je peux plus respirer... J’ai froid dans ton monde, maman, je n’entends plus ton cœur ? Maman, j’étais si bien en toi, encore une partie de toi… qui riait et pleurait, en toi… J’ai si mal, Maman !…


Je te rassure, ça va beaucoup mieux depuis...
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Publié dans Journal intime

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