Isabelle
Elle était drôle et sûre d’elle, débordante… Un raz de marée, tout le monde le disait ! Je crois bien que le dernier disque qu’elle a entendu, c’est moi qui l’ai mis. Je ne savais pas que c’était le dernier. C’est si important la dernière musique sur laquelle elle a commencé son voyage vers l’éternité, Mabel couchée sous son lit, petit caniche conscient de la proche et définitive séparation. Belle chienne qui, sans raison, deux jours plus tard, alors que le corps d’Isabelle était toujours là, s’était dressée, les pattes avant sur le rebord de la fenêtre, pour hurler à la mort, comme ça, pour rien, juste en regardant le bleu du ciel…
J’ai tant de souvenirs de sa joie durant les petites minutes qu’elle a passé avec nous... Tu ne me crois pas ? J’en fais des tonnes ?... T’as raison... Elle avait aussi des petits défauts dont un gigantesque, qui effacait tous les autres, elle rapportait... Tout… Même si elle t’avait promis de ne rien dire ! Sur la tête de ses poupées… Une véritable balance... Souvent elle arrivait dans la chambre, de préférence quand mon frère et moi étions en train de lire le dernier Pboy :
- Qu’est ce que vous faites ? Je vais le dire à maman ! Se mettait-elle à crier d’une voix stridente.
- Nooooooon !… En choeur !
- Qu’est ce que vous lisez ? rajoutait-elle, invariablement à voix basse, comme si on allait l’affranchir d’un grand secret...
- Rien pour toi.
Plus rien !... On avait enfoui le Pboy sous une tonne d’oreillers, le tout sous la couette, avec mon frère par dessus. Risquait pas de venir le chercher là, épaisse comme elle était. Sept ans, contre deux de dix...
- Si, il y avait une femme nue... Gémissait-elle avec le pied qui commençait à frapper par-terre.
- Mais t’es folle ? C’était pas une femme nue... Mais tu délires ?... Ca va pas , non ?
Et on bougeait dans tous les sens, notamment avec le doigt sur la tempe, histoire de faire beaucoup de vent pour qu’elle commence à avoir bien peur. Surtout de l’autre excité !
- Alors qu’est ce que c’était ?... Disait-elle en se calmant, l’air soupçonneux, genre on ne me la fait pas.
- ... C’est pas pour toi... C’est pour les grands et t’es trop petite pour comprendre. D’abord qu’est ce que tu fais dans notre chambre ?
- Alors, je vais le dire à maman. Vous êtes jamais gentils avec moi, je peux jamais jouer avec vous, vous voulez pas que je rentre dans votre chambre... et je vais le dire à maman ! Maman !... Maman !... Elle hurlait ! Une force !...
Et maman allait arriver en courant, comme d’habitude, pour un punir un, et rarement le bon, en plus !
- (Argh !). Chut ! Mais tais toi ! Arrête... Elle va encore venir… Arrête !... Qu’est ce que tu veux pour pas le dire ?
J’avais déjà compris que rien ne valait une bonne négo. Mais à quoi ça servait ? Elle l’oubliait dès qu’elle voulait se venger !... J’ai longtemps pensé qu’il devait bien y avoir un moyen de la compromettre, une chose suffisamment horrible pour avoir un moyen de pression sur elle... Je n’ai jamais trouvé lequel... Comme c’était une petite fille, elle faisait tout bien. Papa et Maman le disaient tout le temps : " Comme elle est mignonne. Un petit ange. Affectueuse, câline, intelligente... ". C’était certain qu’on ne tenait pas la comparaison... Tu étais sûr qu’invariablement, un ou deux jours après, pour trois fois rien, quelques petites tapes amicales sur la tête, comme on faisait aux copains, elle racontait tout à maman ! Et vas-y que je balance... Parfois elle balançait même des trucs où on avait déjà été puni... Il y en avait tellement que maman ne se souvenait pas bien. Punis deux fois pour la même chose ?...
- Je veux… commençait-elle en hésitant...
Normal ! Plus l’acte était grave et plus l’attente était longue. En général pour un Pboy, avec soi-disant l’image d’une femme nue, on frisait l’extrême gravité, quasiment le summum de l’horreur. Au moins un mois sans télévision et pas d’argent de poche. Le bagne ! Alors ça finissait toujours par :
- Je veux jouer avec vous !
Pas une mince affaire, trois ans d’écart. Un gouffre impossible à combler. Donc c’était vraiment très grave ! Qu’est ce que tu voulais qu’on en fasse de cette balance, qui promettait toujours et parlait à tort et à travers ?...
- Mais on joue pas, on lit !...
... C’est vrai qu’il y avait des articles très intéressants. On trouvait ça chouette les interviews de Arthur Miller... On en parlait beaucoup à l’école :
- Hé, t’as pas lu le dernier Pboy ?
On parlait toujours en code. Une habitude... Etienne, le fayot de service, l’avait crié une fois à la récré, presqu’à côté d’un prof, l’imbécile, et on ne l’avait plus revu pendant une heure. Après il ne nous a rien dit. Sauf la fois suivante où il voulait m’emprunter mon Pboy. Comme je comprenais pas, il m’a dit qu’il fallait parler en code. Pboy c’était le mot de passe pour... Tu sais ?... Pboy, quoi !
- Non... Pourquoi ?... Qui c’est qui l’a ?
- Houa, y a de chouettes articles, tu sais, moi, j’ai tout lu ! Cultivé le mec ! Je l’ai prêté.
- A qui ?
- Il est en train de lire, je te le prète après.
Alors nous aussi, on lisait Pboy. Et on aimait bien ça. On apprenait beaucoup…
- Je veux jouer aux petits soldats, sur la table, avec les gros camions et les arcs et les flèches… Terminait -elle avec les bras croisés sur la poitrine. Si elle croyait nous impressionner !
Les gros camions c’étaient des super tanks, les arcs des canons, et les flèches les obus des canons... N’importe quoi ! Comment tu voulais jouer avec quelqu’un qui y connaissait rien ?… C’est pas au château fort qu’on jouait, c’était à la vraie guerre, avec plein de morts, des milliers ! Partout... On lui avait pourtant dit mille fois : " Tu ne dois pas jouer avec nos petits soldats ! ". Et surtout pas elle, on ne retrouvait jamais rien ! On l’avait déjà fait plusieurs fois, obligés forcément… Il en manquait toujours. Et les mieux en plus. Quand elle en avait pas bouffé un ! On retrouvait tous les fusils à moitié rongés !... Et tu voulais qu’on fasse comment la guerre avec des fusils comme ça ?... En plus, une fois, elle a cassé le canon de l’Amx 30… Le seul qui pouvait attaquer la colline de l’autre ! Il planquait toujours ses armées dans des coins pas possibles… Donc, logiques :
- On veut pas jouer aux petits soldats avec toi.
- Si...
- Non...
- Je vais le dire à maman... Continuait-elle avec la voix qui commençait à monter dans les aigus.
- On s’en fout, répondions-nous en lui tournant le dos.
- Elle va être très méchante quand je lui dirai...
- C’est nous qu’on va prendre, alors...
En plus, c’était vrai ! Elle était si mignonne, comme ils disaient, ça pouvait pas être elle, jamais.
- Et puis je lui dirai que vous m’avez tapé, hier...
Rien de sérieux... Un petit coup de pied pour qu’elle sorte plus vite, pas méchant, comme à un pote !
- Elle ne le sait pas encore ?
- Et puis je lui dirai que vous avez caché des choses derrière l’armoire...
- Y a rien derrière l’armoire.
Comment pouvait-elle savoir où était notre dernière cachette ? Même papa ne l’avait pas trouvé à la dernière inspection. Alors comment elle savait ?
- Si...
- ...
- J’en ai vu un dépasser...
Il n’y avait jamais rien qui dépassait ! Et valait mieux pas vu l’aspect de plus en plus culturel de notre bibliothèque privée.
- ...
- Et il dépasse encore...
... Elle fouillait dans notre chambre !... De l’endroit où elle était elle ne pouvait pas voir derrière l’armoire, elle avait donc du le voir quand on n’était pas là... Quelle horreur ! On ne pouvait plus rien planquer. Entre elle et papa, on était pris au piège. Le plan d’urgence c’était : un, isoler la balance et la sortir de la chambre, deux, aller chercher tous les bouquins le plus discrètement possible, trois, les sortir le plus vite possible de la maison, quatre, les entasser chez un copain qui n’avait pas de petite soeur. Rare mais on en avait trouvé un. En plus sa mère travaillait toute la journée. En principe, moi je l’occupais et mon frère jouait le commando. Il aimait bien ! Dès qu’il fallait cacher un truc, il était le premier. Pareil pour les bêtises. Toujours le premier. Et comme il était pas futé il se faisait attraper à tous les coups ! Ce coup-ci il a réussi...
- Pas les petits soldats. Tu veux pas jouer plutôt à la dînette ? On mangera tout ce que tu veux. Ou à la poupée ? Je ferai le papa...
On aurait fait n’importe quoi mais pas les petits soldats...
- Non !
- … Pas les petits soldats…
- ...
- ... Mais on les sort pas tous !
Je voulais jouer le moins possible avec elle… Pourtant je l’adorais, comme un grand frère qui attendait qu’elle grandisse pour en faire sa copine. Une nana pareille… Mais quand je rentrais dans sa chambre, remplie de poupées et de services de table (devait avoir une vocation !), je pressentais le pire... Je trouvais qu’il était toujours moins grave pour un garçon de jouer à la guerre qu’à la dînette. C’est ce que tous les copains faisaient… En plus fallait voir ce qu’elle te faisait à bouffer, rien que des miettes… Forcément ! Rien d’autre ne rentrait dans d’aussi petites assiettes. Fallait même faire semblant de couper avec un minuscule couteau en plastique qui coupait rien du tout ! Rien que boire l’eau dans ces tasses pour nain… ? Mais qu’est ce qu’elle mettait là-dedans ? Je préfère pas savoir… Elle se vengeait !
Et les vacances !… On a deux cousines germaines avec qui on a passé beaucoup d’étés. Pour mon frère, c’était la saison des baffes, parce que papa était là tout le temps... Je ne sais pas lequel des deux détestait le plus les vacances en famille. Et nous, les deux grands, on ne pouvait jamais éviter la corvée :
- Vous les surveillez un peu, je vais faire des courses !
Là on se regardait l’un l’autre pour voir à qui marraine avait dit ça. Et maman, où elle était ? Et la cabane qu’on était en train de construire au dessus du garage, là où papi ne nous avait pas encore trouvé ?... Vu qu’on se regardait, elles ne l’avaient pas dit à l’un ou l’autre en particulier… Fallait négocier, et ça, pas facile, parce que, lui, il préférait se battre.
- Maman, elle a dit qu’il fallait nous surveiller. On veut jouer à la balançoire, intervint aussitôt Isabelle, qui n’aimait pas quand mon frère me frappait (souvent, donc !).
... On nous demandait de les surveiller et elles voulaient jouer à la balançoire. Autant donner la corde au suicidé. La balançoire c’était un champ de mine... Tu ne savais jamais laquelle allait glisser et tomber. Ca doit être un réflexe chez elles : tu les poses sur des balançoires, elles tombent. Elles doivent aimer ça ! Pourtant, elles pleuraient à chaque fois qu’elles tombaient ?… Ca pleurait tout le temps, pour un oui ou pour un non… Toute cette flotte, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Et maman qui arrivait en disant invariablement :
- Mais pourquoi elle pleure ? Qu’est ce que vous lui avez fait, encore ?… disait-elle en regardant où elle pouvait avoir mal et en nous fusillant du regard.
- Ouin...
- Mais rien !… On lui fait rien !… Elle veut jouer aux petits soldats, nous on veut pas !
- Ouin...
- Mais laissez la jouer un peu… criait-elle d’une voix fatiguée. Vous êtes ses grands frères… C’est normal qu’elle veuille jouer avec vous…
- Ouin...
- Mais elle fait tout tomber…
- Ouin...
Une horreur ! Pataude… Dès qu’elle touchait un petit soldat, toute la colonne tombait. Deux heures pour les aligner tous, les uns bien derrière les autres… Argh !… Alors du coup on se mettait chacun d’un côté et on manquait de se prendre la nacelle dans la tête. Les surveiller ? Parce qu’eux, les parents, quand ils étaient là, ils interdisaient la balançoire, surtout à l’heure de l’apéritif (ils buvaient tous du Ricard, pas du pastis !). Pourquoi, nous, on ne pouvait pas leur interdire ?… Je te dis pas la séance de surveillance, tu aurais cru deux matons à Fresnes en train de surveiller les prisonniers dans la cour. Sauf que nous, on n’était pas armé et on pouvait pas leur taper dessus… On avait bien essayé, juste pour voir… Une petite claque… Comme à un copain quand on veut se venger. Pas méchant ! Tu aurais vu les hurlements !…
- Maman… Maman… Il m’a frappé… hurlait-elle sans désigner personne.
- Qui t’a frappé ma chérie, fais voir, ça va, dis-moi qui t’a frappé ?… demandait maman en nous regardant tout à tour, certainement en train de chercher la punition la plus adéquate pour le crime commis sur la fifille qui faisait tout bien.
… Je te prie de croire qu’on aurait entendu une mouche péter… Parce que maman, fallait pas la chatouiller… Surtout avec l’autre qu’on avait à peine touché et qui en faisait des tonnes !… Chaque fois, on se disait que si on avait su, on aurait du taper plus fort, au moins elle aurait su pourquoi elle pleure… (Désolé pour les temps mais à cette époque, la grammaire !).
- Oui ma chérie, tu vas voir, ça va passer… la rassurait-elle en la cajolant et en lui faisant un ou deux bisous, non sans continuer à nous regarder avec de gros yeux. Là… Dis moi qui t’a fait ça ? finissait-elle d’un calme olympien, comme avant une tempête.
… Tu as déjà vu un film d’épouvante ?… Pareil… Mieux même, parce que tu y es ! Ce suspense… Parfois, Isabelle se trompait, rarement, et comme maman ne nous écoutait pas, c’est l’autre qui prenait tout. Sympa ! Mais rare… Une bonne gifle, un va-dans-ta-chambre habituel, une ou deux portes qui claquent, l’autre qui rase les murs (surtout si c’était de sa faute !), un saut vengeur sur le lit, silence radio… Et je me mettais à discuter avec moi-même. Déjà tout petit j’étais le champion du dialogue intérieur. Une pagaille dans ma tête !... Juste avant de m’endormir, je m’inventais des histoires où j’étais le plus super des super héros. Et, du coup, je ne voulais plus m’endormir… Je n’arrivais jamais à dépasser les premiers décors, j’avais juste le temps d’imaginer ce que c’était d’être le plus fort, de voir à travers les murs, de devenir invisible :
- Alors, je serais… Superman. Mais sans le costume, j’aime pas. Je suis très fort, je vois à travers les murs, je vole mais personne ne le sait. Qu’est ce que je fais ? Je vole... Ca doit être bien de voler…
Et puis plus rien. Juste cette petite phrase qui accompagnait chaque talent que j’expérimentais en rêve éveillé : " ça doit être bien de... ". Le lendemain, je reprenais l’histoire là où je l’avais laissé la veille, pour essayer de la terminer, au moins... Rien à faire ! Dodo... Au même endroit... Si je n’ai pas revu deux cents fois le début de l’histoire où je volais.
Je ne pouvais pas m’endormir sans le bruit des gros camions, quatre étages plus bas. Je me souviens de nuits particulièrement calmes sur l’avenue où seules de toutes petites voitures l’empruntaient pour se rendre au centre-ville, tandis que j’attendais, anxieux, la tête calée sur l’oreiller, les deux oreilles bien dégagées, l’énorme camion citerne, le dix-huit roues semi-remorque, ou mieux encore : un convoi exceptionnel... Que c’était bon alors de s’endormir dans les vibrations rassurantes d’un Saviem. Sauf le dimanche soir... Il m’a fallu des années pour comprendre qu’ils ne passeraient jamais le dimanche soir. On le leur avait interdit ! Depuis ce jour : foutu calme des dimanches soirs qui précède un foutu lundi où faut aller bosser...
Alors, comment aurais-je pu imaginer le corps de ma sœur privé de vie ? Son rire disparu ? Sa chambre d’ordinaire si animée, ne l’était plus que de sanglots. Même devant son corps rigide, mon esprit refusait de concevoir la réalité. Ce n’était pas elle, couchée sous ce drap blanc, si froide… Je l’avais touché, pour savoir comment c’était la mort, je l’avais embrassé et ses joues étaient glacées. Ma petite sœur, elle rayonnait... Ici, tout était éteint.
Peut être ce jour là, assis sur une chaise à la contempler, curieux de savoir comment on la mettrait dans son cercueil, me suis-je convaincu de l’absurdité de la vie. Dans la profondeur de ma tristesse, je me suis juré de vivre le plus vite possible et de ne plus jamais revenir...
Je devais dormir pour oublier combien j’avais mal. Il me fallait le sommeil le plus profond pour sortir de ma réalité. J’y parvins... Jusqu’à cet instant merveilleux où une énorme boule blanche survola mon corps et le pénétra, déclenchant en moi une chaleur aussi intense que celle du jet d’une douche brûlante. Une sensation de bonheur et de paix m’envahit. Je baignais dedans. Elle était venu me dire au revoir, à moi qui ne comprit pas l’incroyable vérité qu’elle venait de me dévoiler : la vie n’est qu’une parenthèse…