Papa

Publié le par Christian Pélier

Cinq, puis quatre, puis trois... C’est important un papa... C’est quand il s’est en allé que je m’en suis rendu compte. Un peu tard ?... J’ai senti à cet instant que le monde n’était plus le même, qu’il n’y aurait plus personne pour me rassurer, même s’il ne le faisait pas souvent... Il avait toujours un truc à raconter mais jamais rien qui puisse dévoiler qui il était. Je me suis dit que désormais je serai privé de mon parapluie durant les violents orages, de son regard clair qui me pénétrait, de cette image à laquelle j’aurais tant voulu, malheureusement, ressembler…
Juste à ce moment, j’ai compris la place qu’il occupait dans ma vie... Et j’ai su, peut être bêtement, que désormais, rien ne pourrait plus me rassurer, sauf moi-même.
D’où l’intérêt de profiter de ceux qu’on aime avant le grand saut !... Le tien ou le leur... Parce que ça marche dans les deux sens !
Il est parti sur mes mots d’amour, lui qui ne supportait pas d’en entendre, et je sais, je sens, je suis sûr que je l’ai aidé... Juste au moment de nous quitter, il m’a tiré de l’épais sommeil dans lequel je m’étais réfugié, désireux d’échapper quelques instants à une douleur aussi inhumaine. Il m’a réveillé, d’une caresse de son âme pour le dernier au-revoir. J’ai eu juste le temps de lui prendre la main, d’entendre son dernier souffle s’échapper de sa bouche hérissée de tuyaux… Il m’a fait cet immense cadeau, et je l’en remercie, car ma détresse eut été infiniment plus grande s’il était parti tout seul, au coeur de mes rêves.
Papa c’était…
Sans l’odeur de la cigarette ou du cigare (il mélangeait allègrement les deux), c’était plus mon papa. Il fumait autant qu’il pouvait, et de préférence des barreaux de chaise qui duraient longtemps… C’était une véritable cheminée ! Le Vésuve !... Tout petit, je ne comprenais pas où il pouvait mettre autant de fumée. Ca devait bien ressortir quelque part ? Même pas... Seigneurial, il fumait tel un amateur éclairé qui déguste la moindre bouffée.
Il aimait par-dessus tout l’odeur de son bureau et le bruit de son nouveau jouet : son ordinateur. Ils ont du l’inventer pour lui tellement il y tenait… Et pas question de toucher à ses affaires. Il disait souvent :
Je suis un précurseur…
Mais comme s’il s’interrogeait. Et il n’avait pas tort, lui qui avait travaillé sur une des toutes premières machines, celle dont la mémoire saturait rien qu’en faisant deux plus deux. Il avait conçu le tout premier logiciel d’assurances mais personne, dans sa boîte, n’avait su l’utiliser. Alors il avait décidé une fois pour toutes qu’ils ne le valaient pas (qui le valait ?), et il continuait à bidouiller, tout seul, dans son coin, à l’abri de l’odeur forte et suave de ses énormes cigares.
A la maison, il était le symbole de l’ordre et du respect. Toujours noble et généreux, avec un léger soupçon d’agacement qui préservait la distance. Fier. Condescendant. Sobrement tendre... Si sobrement qu’il m’a fallu épuiser deux ou trois filles avant de comprendre ce qu’était la tendresse. Et encore, je n’y suis pas totalement parvenu. L’absence d’exemples est un lourd fardeau…
L’acier de ses yeux gris bleu suffisait à me paralyser avant qu’il ait prononcé la moindre parole. Il n’a jamais su à quel point son regard pouvait être terrifiant. J’y voyais les glaces polaires, parfois, rarement, la fraîcheur du bonbon à la menthe, le plus souvent les sommets enneigés et inaccessibles…
Généreux, ça oui ! Les rares fois où il sortait faire une course avec nous (dieu sait que c’était rare !), il se lâchait. A le voir dire oui à toutes nos envies, je me demandais s’il connaissait la valeur de l’argent, dont maman nous parlait sans cesse. Peut être qu’elle ne lui avait pas bien expliqué, peut être qu’il en avait plus ? Ou peut être qu’il voulait qu’on la ferme ?...
A mon avis il ne l’avait assez bien écouté, maman. Le shopping avec lui était un rêve devenu réalité. Attention, hors de question de dépasser une certaine somme, inconnue de nous mais largement supérieure à tout ce que pouvait imaginer maman, qui, elle, du moins tel que j’ai pu le percevoir enfant, n’était pas dépensière. Résultat : on croyait que personne n’était dépensier. Jusqu'au jour où papa avait la merveilleuse idée (peut être que son père lui avait fait la même chose ?), l’incompréhensible besoin d’aller faire des courses avec l’un de nous, jamais les trois ensemble, il n’était pas fou à ce point ! Nous en revenions fiers, conscient d’avoir passé brillamment la première épreuve : dépenser !
Maman n’a pas bien aimé ce genre de révélations, parce qu’avec papa on sortait environ une fois tous les mois (et encore, faudrait vérifier) alors qu’elle en avait toujours un de nous dans les pattes… Elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi nous voulions tout acheter, invoquant en permanence l’enseignement de papa :
Mais lui, il nous l’aurait acheté…
Après, je ne sais pas ce qu’ils se disaient dans leur chambre, on n’y rentrait jamais, mais manifestement papa a du penser qu’il ne devait pas renouveler l’expérience trop souvent s’il voulait qu’on lui foute la paix.
Quoi qu’il fasse, où qu’il soit, en tout temps et en toute saison, il était toujours occupé ! Je n’ai jamais vu un homme aussi occupé. Ca me fout encore des frissons chaque fois que je me repose... Il était toujours en train de faire quelque chose, noyé dans l’une ou l’autre de ses activités, dont la plupart l’éloignaient forcément de nous, car elles ne nécessitaient aucune aide. Surtout pas !
On ne s’est jamais précipité pour la lui proposer. J’ai fait un jour la stupide erreur, par excès de gentillesse, ou par curiosité, je savais bien que l’un des deux autres avait subi une mauvaise expérience, mais bon, dans le doute, de vouloir l’aider… Je te prie de croire que je n’ai plus jamais essayé… Donc quand il était occupé, on lui foutait la paix… C’est ce qu’il préférait.
Toujours un truc à réparer ! Souvent des outils cassés (il gardait tout, au cas où !). Comme il était beau avec son outil désossé sur l’établi… Fallait le voir préparer l’opération ; il était aussi bien organisé que le chirurgien qu’il aurait aimé être. Et il y arrivait, de ses mains, lui qu'on qualifiait d’intellectuel. En bleu de travail… Il adorait ça, dans son garage, au sous-sol.
C’était son lieu favori, après son bureau-blibliothèque-fumoir-caverne. Qu’est-ce qu’un homme comme lui pouvait bien trouver d’intéressant à s’enfermer tout seul dans un garage aussi mal chauffé ?
Tout y était merveilleusement rangé. Chaque outil avait sa place, là où il l’avait décidé, sur un grand panneau mural qu’il avait découpé lui-même, jusqu’à dessiner le contour de chacun pour que personne ne se trompe, au cas, fort improbable, où l’un de nous, y compris et surtout maman, aurait eu la très mauvaise idée de vouloir en emprunter un.
Personne ne se trompait parce que papa c’était : " Mais qu’est ce que vous foutez dans le garage ? ".
Mais qu’est ce que vous foutez encore dans le garage ?…
On était figés là où il nous avait surpris, à genoux devant l’ établi, complètement paralysés.
... Mais rien, Papa, on a perdu notre ballon et on l’a vu rouler jusque là. Comme la porte était ouverte on est rentré pour le chercher… Bien sûr, sous l’établi ?… Il a roulé le long de la pente, il a ouvert le placard, il a sauté dedans et il a refermé la porte derrière lui… C’est comme ça que ça a du se passer ? demandait-il doucement comme s’il parlait à des mongoliens. Et quand il vous a vu arriver, il s’est précipité au fond du garage, à côté de la chaudière… où il est actuellement… C’est ça ?… On sait pas…
Phrase à éviter, à tout prix, pour plusieurs raisons !
Vous ne savez pas ?… Il souriait presque. Premièrement on ne dit pas " on sait pas " mais " on ne sait pas ". Deuxièmement vous me prenez pour un andouille ? Vous vous foutez de moi ? Mais non, Papa...
Quelle horreur ! on avait rapidement compris que c’était la dernière chose à faire…
Alors ?… Il battait la mesure avec son pied, les bras croisés. ... On cherchait la pompe pour le regonfler… Sous l’établi ? On sait plus où on l’a mise… Qu’est ce que j’ai dit ? Qu’est ce que j’ai dit ?…
On ne savait jamais trop bien ce qu’il avait dit ou venait de dire parce qu’il disait vraiment, vraiment, beaucoup de choses. Et c’était pas bon quand il répétait deux fois, valait mieux trouver...
Qu’il faut pas aller dans le garage ?… Non…
Il l’avait dit non ?
Qu’il faut dire " on ne sait plus " et pas " on sait plus "… Oui , papa. Quant à la pompe elle est sur un vélo, là-haut, et pas dans le garage. Je ne le répéterai plus ! Je ne veux plus vous voir farfouiller dans le garage... Dehors ! Je ne vous le dirai plus.
Cette phrase, j’ai bien du l’entendre deux cents fois :
Mais qu’est ce vous foutez dans le garage ?
Le mais est très important, il renforce le fait qu’il l’a déjà dit de nombreuses fois et qu’il aimerait bien qu’on lui foute définitivement la paix. Tu penses bien qu’un garage ou s’enfermait tout le temps un homme aussi mystérieux devait receler de sacrés trésors... Alors, on fouillait… Partout et chaque fois qu’il n’était pas là. On voulait savoir ce qu’il cachait pour y rester aussi longtemps tout seul. On a tout fouillé par vagues successives, comme des sauterelles : d’abord les tiroirs de l’établi. Il y avait une telle pagaille qu'on n’a jamais pu les explorer jusqu’au bout… Puis nous sommes passés à la série des bocaux nommés: " ça peut servir ". Il y avait de tout : des vis à la pelle, toutes les tailles de joints dans tous les états, jusqu’à la décomposition, des vieilles douilles, des flopées de petits manches sans outils, et tellement de vieux fusibles que tu avais intérêt à équiper ta maison d’un groupe électrogène quand il fallait en changer un !... On a vite oublié les bocaux pour passer aux placards. Il y en avait au moins douze, petits et grands, remplis de boîtes fermées, et dans chacune des boîtes, il y avait d’autres boîtes... Mais qu’est ce qu'il aimait les boîtes ! Toutes fermées. Ca nous a pris du temps…
Et ses trésors s’accumulaient dans notre chambre, jusqu’au jour de la grande inspection… Lorsqu’il franchissait notre seuil, les yeux remplis d’une tempête furieusement contenue, nous restions paralysés… Il nous regardait, sans rien dire, supputait un moment les nouvelles cachettes que nous avions pu inventer (c’est fou l’ingéniosité qu’on avait) et se mettait patiemment à la recherche de ses objets, sans tenir compte du désordre indescriptible qu’il semait dans la pièce (et que maman nous accuserait d’avoir fait) :
Et ça, c’est quoi ? répétait-il chaque fois qu’il en trouvait un. Et ça ?… (Nos PBoy !…)
Une fois sa pêche miraculeuse terminée, du moins le croyait-il (ingénieux, je te dis), il les rassemblait lentement, surtout les Play-Boy, en nous assenant plusieurs fois cette effroyable sentence, promesse de tortures infinies : " je ne veux plus jamais vous voir dans le garage ".
Quand nos larcins dépassaient sa mesure, il hurlait... Il hurlait beaucoup, ses origines italiennes !
Papa détenait la vérité, il était la vérité. Que pouvions-nous savoir, nous, jeunes âmes incultes, qu’il ne puisse connaître ? Il avait un avis pertinent sur toutes choses. Quelque que soit la question il avait la réponse. Va savoir comment il faisait ! Peut-être révisait-il le soir avant d’arriver à la maison... Peut-être qu’il se doutait de tout ce qu'on allait lui demander ?…
 
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Publié dans Journal intime

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