Julien

Publié le par chris StJames

  • Les gosses, la lessive, les courses, le déjeuner, une partie de majong avec les voisins…
Les voisins… Parlons en des voisins. Ses voisins sont la porte en face. Et les deux portes sont toujours ouvertes... On dirait la série Friends mais en mieux parce qu’au total ça fait cinq gosses et, si tu as bien vu, il n’y a pas un seul gosse dans la série Friends. Je t’assure que ça change les dialogues et les situations. Au lieu de " mais où est Tom, encore avec Sandra ? ", tu as : " Mais où sont passés les gosses ? Tu ne les as pas vus ?… Attends, je vais demander aux voisins ! " Et t’en as toujours un qui court, d’un côté ou de l’autre, les uns chez les autres, pour voir où ils sont, ou plutôt ce qu’ils sont en train de faire. Cinq garçons ! Chez Sabine c’est devenu Fort Knox. J’avais déjà vu une armurerie, mais jamais rien comme ça…
  • Ha bon ! Et toi ça va ?
  • Oui, oui. Julien a encore gagné au hand. Il était tout content…
  • Super, tu l’embrasses ?
Ne pas demander le score, personne n’est jamais au courant des scores de nos fils !
  • Oui, oui. Et toi ? Rien de spécial ?
  • La routine... Maman m’a dit que tu avais appelé ?
  • Oui. Pour la remercier pour les bonbons, déjà finis. Mais j’allais t’appeler.
Tu m’étonnes ! Tu vois un champ après le passage des sauterelles ? Pareille la boîte de bonbons. Ils doivent les stocker, c'est pas possible autrement, et puis peut être que dans des années ça va valoir du pognon toutes ces antiquités alimentaires.
  • Bon, je te fais un gros bisou. Embrasse les poussins.
Toujours embrasser les poussins avant de la quitter, genre je sais qu’ils existent, mais si je peux éviter de les avoir au téléphone... Parce que les gosses ils n’ont jamais rien à me dire !
  • Julien t’embrasse.
  • Qu’est ce qu’il raconte ?...
Julien c’est mon bonhomme, 10 ans, blond aux yeux marrons, tout en fines rondeurs. Lui, tout petit, il a compris une chose : " D’abord je ris ". Mais qu’est ce qu’il rit, il n’arrête pas !… Je ne comprends pas d’où il vient ! Moi je ne ris pas tant que ça, ça doit venir de sa mère ! Qu’est ce qu’il peut rire... Peut être qu’il a peur de pleurer ? Va savoir ! En tout cas, il me ressemble à un tel point que je l’ai baptisé " mini-moi ". Sauf quand il est au téléphone, plus un mot… Sabine m’a expliqué ça des dizaines de fois :
  • Tu sais c’est dur le téléphone pour lui. Il est encore petit. Sois patient... Pose lui des questions.

Sabine ne me loupe jamais ! Là-dessus et sur bien d’autres choses… Une vocation chez elle, toujours le mot juste qui frappe où il faut. Et puis, pas question de se planquer longtemps. Si j’avais, par exemple, le malheur de lui demander " Je peux t’aider ? " comme je le fais avec maman, qui elle dit toujours non : " Bien sûr, prends ça, et ça, attends, ne repars pas les mains vides, tu pourras sortir le poulet du four ?, c’est trop chaud pour moi, et le découper s’il te plaît ?, tu vas tellement plus vite… ".

Ah oui le poulet ! Je croyais avoir échappé à l’un des nombreux principes de ma famille : l’homme découpe. Il faut croire que c’était pareil dans sa famille, du coup c’est moi qui découpe. Je me suis fait avoir, comme papa. En fait on doit leur apprendre ça toutes petites, aux filles : les hommes découpent tout ce qui sort du four. Mais il y a un gros malentendu : pas tous ! Il y en a, comme moi, et j’en connais plein d’autres, qui n’aiment pas ça et qui ne se sentent pas diminués lorsque leur épouse le fait. Même, tu veux que je te dise ? Moi ça me fait plaisir quand elle découpe le poulet. D’abord ça saute partout, et il y a toujours un élastique que tu n’avais pas vu qui t’explose à la figure. Si tu veux te tâcher, découpe un poulet. En plus ça rime. Moi, je veux bien qu’elle se tâche, elle.

  • Tu me le passes ?

J’essaie encore une fois mais c’est la dernière.

  • Oui, ne quitte pas, je vais le chercher…
  • Allooo…

La c’est lui. Le allô monte un peu dans les aigus à la fin et s’allonge sur le o. Au moins on sait qu’il est là.

  • C’est papa, ça va ma puce ?

J’aime bien les petits mots, ça leur donne des indications sur mon affection. Vu le peu de temps que je passe avec eux, j’ai plutôt intérêt à en mettre des couches. J’en ai toujours plusieurs en réserve au cas où je dise trop souvent le même, juste pour les surprendre : mon moustique, le nain, comique, mon poulet... Mon poulet je le leur dis rarement parce que c’était ce que me disait mon père, "mon poulet", alors j’ai du mal à le donner. Ces trois mots sont mon petit trésor que je n’ai pas envie de partager, il était si peu tendre. Quand il nous faisait un bisou, juste avant qu’on aille se coucher, et qu’il nous avait trouvé suffisamment gentils, c’est à dire le plus calmes possible, quequefois il rajoutait : " bonne nuit, mon poulet ". Ouah... Mon poulet... Les seuls mots d’affection dont je me souvienne de lui. Faut que je les appelle plus souvent, c’est trop bon les mots d’affection. Tiens, promis : je les appelle plus souvent et je leur dis des mots d’affection. Parce que je le pense et parce que ça leur fera du bien, à l’intérieur... Ils auront plus chauds.

  • Oui.
  • Quoi d'neuf ?

J’ai essayé d’instituer ce rituel entre nous. Le pire c’est que ça marche parce que maintenant, dès qu’ils me voient : " alors quoi d'neuf ? ". Ils n’ont pas encore compris que ça me vient de Bugs Bunny. Peut être qu’un jour ils seront morts de rire.

Ah, oui, parce que j’ai deux garçons, Julien et Guillaume, l’aîné. Gratiné celui-là... En pleine crise d’adolescence. Je l’ai vu venir et je me planque. Quand je m’aperçois de ce que j’ai fait vivre à mes parents, je n’ai pas envie de subir la même chose.

  • Rien…

Rarement quelque chose de neuf avec Julien. Doit pas mémoriser. Et invariablement tu entends Sabine lui dire : " mais si raconte lui …", d’un ton légèrement agacé. Et invariablement :

  • Ha oui…

Miracle, suffit juste de le pousser un peu, doit avoir un problème dans le démarreur.

  • … J’ai gagné au handball.
  • Super ! De combien ?
  • Heu, je sais pas…

Julien il gagne. Point. Le score n’a aucune importance.

  • C’est bien. Et l’école ?

Mais qu’est ce que je peux être bête ! Et l’école ? Je n’ai rien de plus marrant à lui demander que l’école ? Il a peut être envie que je lui parle d’autre chose… J’ai toujours su m’y prendre avec les gosses !... On me l’a bien fait remarquer, comme si j’avais une tare : " Mais il faut t’intéresser à ce qu’ils font, ils ont besoin de toi, parle-leur de sports ou de l’école ou des copains, c’est à toi de trouver, creuse-toi un peu, et puis ce n'est pas parce qu’ils n’ont rien à dire qu’ils ne veulent pas t’entendre… Au contraire ! " Mais j’essaie de les faire parler !… Et ils n’ont jamais rien à me dire. Je leur pose des questions et ils ne répondent que par oui ou non ! Il est où le mode d’emploi ?

  • Bof… Ha si ! Devine combien j’ai eu en dictée ?…

Quand Julien te demande combien il a eu en dictée, c’est que c’est bon. Et si c’est bon, pas la peine d’aller chercher la moyenne : il est largement au dessus. Pas la peine de chercher le 20 quand même, il y a toujours un truc qui cloche…

  • Je ne sais pas... 18 ?...
  • Non.

Ouf, je ne me suis pas planté. Vu le ton, c’est au-dessus. J’aurais trouvé la bonne note de suite ce n’était pas marrant, j’aurai dit beaucoup moins, c’était le prendre pour un imbécile.

  • Je ne sais pas…

Faut hésiter. Faut laisser le suspense pour qu'il savoure sa victoire.

  • 19 ?
  • Oui...
  • C'est bien ! Super !

Il rit. Il a su ça tout petit. Les fées se sont penchées sur son berceau et lui ont dit : " tu riras et tu dépenseras ". Alors il ne fait que suivre leurs conseils. 

  • Oui j’ai fait qu’une faute et c’est même pas une faute !
  • Ha oui, c’est vache ! Tant pis, la prochaine fois. Et les copines ça va ?

J’aime leur poser cette question. J’attends avec impatience qu’ils me présentent leurs copines. Ca va me rappeler plein de choses. Mais rien... Ils ont bien quelques prénoms mais rien qui leur fasse tourner la tête.

  • Toujours Gwenaëlle. Mais c’est pas facile. On se voit que pour les vacances.
  • Ca n'aide pas... Mais elle t’appelle ?

J’essaie désespérément, ils ont bien une histoire croustillante à me raconter ?

  • Non, mais on va se revoir aux vacances.
  • Bon. Je te fais un gros bisou. Sois sage, ma petite puce.
  • Oui papa, gros bisous. Je te passe Guillaume ?

Julien aime bien me passer Guillaume, et vice-versa. Ils ont raison ! Si je parle à l’un, faut aussi que je parle à l’autre.

  • Oui, bien sûr.

C’est comme ça que ça se passe d’habitude alors on ne va pas changer quelque chose qui marche !

 
Publicité

Publié dans Journal intime

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article