Redevance sur le stress
Ni soupe ni flash, j'dîne tranquillement. Quand on vient pas me raconter qu'un tel a tué trois fillettes. Je l'ai regardée dans le blanc des yeux et je lui ai demandé doucement quel était l'intérêt d'une telle nouvelle. Elle n'a pas vraiment su me répondre, sauf qu'il fallait se tenir au courant, et que c'est dégueulasse les gens qui tuent les autres. J'ai dit oui sans rajouter évidemment. Alors j'ai reformulé la chose en lui demandant si une telle "information", j'ai bien ouvert les guillemets, lui aurait manqué, si personne ne le lui avait dit. Mais on lui a dit, maintenant elle le sait, s'est-elle écriée derrière l'écran quasi impénétrable de tous ses cachets pour plus penser. Insistant encore, au risque de provoquer une crise non salutaire, j'ai voulu qu'elle me dise en quoi elle aurait pu être utile pour que ce drame n'arrive pas. Elle m'a dévisagé bouche-bée, laissant échapper un petit filet de bave à la commissure des lèvres qu'elle s'est empressée d'essuyer avec son kleenex déjà détrempé. Elle a buggé. Car elle n'aurait strictement rien pu faire.
Le problème d'un être humain dans ce cas-là est le même que celui des robots d'Isaac Asimov : d'abord le stress à la découverte d'un problème insoluble, puis le bug, aucune solution, et coupure des circuits, sans disjoncteur.
Dans le peu de gentillesse qu'elle éprouve encore envers elle-même, elle suit son traitement contre la dépression à la lettre. Mais encore une fois, ici comme dans la plupart des maladies, ce sont bien les symptomes qu'on soigne et non la cause.
Henri Laborit :
" Il faut reconnaître que notre civilisation contemporaine au sein de laquelle les informations se multiplient grâce aux moyens modernes de communication, les mass media en particulier, et par la vitesse de ces communications à travers le monde, place l’individu dans une situation où le plus souvent il ne peut agir sur son environnement pour le contrôler. Les paysans vendéens de mon enfance qui n’allaient à la ville, pour certains, que trois fois au cours d’une vie, ville pourtant qui n’était située qu’à trente-cinq kilomètres, avaient des sources d’information qui ne leur venaient pratiquement que de leur environnement immédiat. Pas de journaux, pas de télévision, pas de radio. Bien sûr, il existait des événements que l’on pouvait craindre, les mauvaises récoltes, les épidémies. Il n’en demeure pas moins que chaque individu avait l’impression de pouvoir contrôler par son action sa niche environnementale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et quand on diffuse à la télévision les atrocités qui apparaissent à travers le monde, quand on voit un enfant du Biafra en train de mourir de faim, squelettique et couvert de mouches, malgré l’intérêt très limité que peut représenter cet enfant pour un homme bien nourri du monde occidental, cet homme ne peut s’empêcher de se représenter inconsciemment que ce qui est possible pour certains hommes défavorisés pourrait peut-être le devenir aussi un jour pour lui, et il ne peut rien faire. C’est en cela que les préjugés, les lieux communs, les jugements de valeur, le militantisme, les idéologies et les religions ont une valeur thérapeutique certaine car ils fournissent à l’homme désemparé un règlement de manœuvre qui lui évite de réfléchir, classe les informations qui l’atteignent dans un cadre préconçu et mieux encore, lorsque l’information n’entre pas dans ce cadre, elles ne sont pas signifiantes pour lui, en quelque sorte, il ne les entend pas. Il est prêt, en d’autres termes, à sacrifier sa vie pour supprimer son angoisse ou si l’on veut il préfère éprouver la peur, débouchant sur l’action, que l’angoisse. Il est même à noter que la peur ne l’envahit que les courts instants qui précèdent l’action."