Un soir de pluie (nouvelle) - 1
"J'en peux plus d'attendre." Il en a marre. Une heure qu'il est sous son abri-bus, grelottant de froid, le visage qui dégouline du crachin de novembre. Il ne voie que des gens qui courent pour se protéger à l'abri de la station de Métro Saint-Germain-des-Prés. "Où pour le prendre tout simplement".
Il en a marre et il n'arrive pas à chasser de son esprit son dernier message : "Je serai là sans faute à 19h00. Attends-moi, mon chéri ! Je me suis faite toute belle pour toi". Peut-être, mais son portable lui indique bien 20h43. "43, moins vingt ou moins le quart, à quoi ça sert de découper le temps en fractions de plus en plus infinitésimale ?" Il repense à la montre de son meilleur pote qui indique jusqu'au centième de seconde. "Et qui donne l'heure en plus !" Un sourire échappe à son aigreur. Faudra qu'il s'en souvienne. Impossible de rien noter sous la flotte qui tombe d'un ciel plombé depuis le début de l'après-midi.
Il adore Paris. Débarqué de Toulouse il y a dix ans, il en est tout de suite tombé amoureux. Et chacun de ses voyages lui prouve à quel point il a raison. Jamais de part le vaste monde, il n'a trouvé plus belle capitale. Istambul, Le Caire, New York, il hésite, Washington, il acquiesce, Nassau, Budapest, Londres, pourtant belle, Vienne, une pâle copie, Milan, trop d'affaires, Helsinky, beurk. Il ferme les yeux pour mieux se souvenir de ses premiers jours. Et se retrouve aussitôt à arpenter les yeux comme des billes les trottoirs de tous les quartiers, huppés ou populaires. Un sentiment de fierté l'envahit, "jamais je n'ai fait demi-tour, jamais je n'ai eu peur, enfin pas souvent, et toujours j'ai découvert des trésors." Qu'il garde précieusement dans ses carnets d'écriture. Il prend soudain conscience qu'on peut aimer une ville, des pierres, l'inanimé, et pousse un gros "Woaw..." Un être humain, il savait, mais une ville toute entière, il n'aurait jamais cru. Car il sent bien qu'il s'agit d'amour. Il quittera Paris aussi sûr que deux et deux font quatre, quelque chose le lui dit tous les jours, comme s'il n'était pas vraiment à sa place ici où pourtant il avait fait la sienne au soleil, mais il sait qu'elle lui manquera comme une ex... Même là, sous la pluie glaciale, dans ses rues désertes, à attendre son impossible amour, il lui trouve quelque chose qui le pousse à fredonner "I'm singing in the rain...".
Il jette un coup d'oeil à son portable, pas de messages, "tu parles !", et 20h56. Il se dit qu'il est parti un sacré bout de temps dans ses souvenirs. Il regarde le boulevard Saint Germain. Les voitures défilent en projetant des gerbes dignes de Versailles. Les rues ont commencé à se vider. Seuls restent ouverts les bars et les restaurants, "et les bar-restaurants, jamais le contraire, mais au rythme où ça va, autant rentrer directement à la maison". Il se demande soudain comment il écrirait la scène. Il parlerait des gouttes d'eau qu'il prend dans la figure et qu'il évite soigneusement de lécher, en enlevant eau puisqu'il y a goutte, pas de redondances. Il parlerait aussi des lumières des phares dont l'effet stroboscopique s'avère vite fatigant. Il s'arrête, triste, "si au moins je pouvais noter !..." Il n'aime pas perdre des mots.
Il tente un dernier appel : "vous êtes bien sur le portable de V., laissez un message, qui sait ?, peut-être vous rappelerai-je ?" Il lève les yeux au ciel, constate que ça ne s'arrange pas, et raccroche. " J'attends jusqu'à 21h00 et basta. Il en a pour une heure à rentrer, et la journée fut longue.
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