Un soir de pluie (nouvelle) - 3
- Ho mon chéri, pardonne-moi ! J'étais au Salon, tu sais, et j'ai pas pu échapper à un cocktail. Il y avait la télé, tu comprends, tu sais ce que c'est.
Il la regarde du coin de l'oeil, concentré sur sa conduite à travers la nappe d'eau que déversent tous les nuages de la terre, là où il est. "Non, je ne sais pas ce que c'est !", mais il préfère se taire. Et s'il parlait, ce serait de la photo qui l'obsède, de la quatrième dimension, de Jung et de sa fameuse synchronicité, des signes et des symboles qu'il n'arrête pas de voir partout et qui l'intriguent. Mais il ne connait que trop sa terrible jalousie, un autre de ses paradoxes, "elle les collectionne", il soupire, en silence.
- J'ai vu tout le monde ! Et j'ai signé une starlette qui a toutes ses chances si elle suit bien mes conseils. On m'a proposé un scénario, mais j'ai refusé, il faisait trois pages.
Il ne peut s'empêcher de sourire malgré son envie de l'envoyer paître dans le plus haut de tous les alpages. "Trois pages ! Mais c'est déjà trop !", il se marre, à l'intérieur.
Elle enlève ses chaussures. Son coeur commence à battre. Il aime ses pieds. Peut-être un peu trop égyptiens à son goût, il préfère les grecs, mais il les aime. Surtout quand...
- Plus de tournages ! C'est fini tout ça. Moi, je veux écrire.
Quand il l'a lue pour le première fois, dès leur deuxième rencontre, il se souvient avoir été très surpris par ce qu'il découvrait sous ses yeux, si éloigné de sa vie de tous les jours... Il a du mal avec ça. "Comment peut-on rêver d'une carrière d'écrivain en étant star du X ?" Et écrire de si belles choses, comme l'histoire de cette rencontre dans un bar...
- Et plus froid au cul !!! Elle étend son bras pour lui pincer le bout de nez, avec une de ses mimiques souris qui le font fondre à tous les coups. Et toi ta journée ?... Au fait ! Tu sais Fred qui t'a proposé de tourner pour lui, et il ne le fait pas pour tout le monde, à mon avis il a vu que tu étais bien monté, ça se voit au bout de ton nez et à tes grandes mains, il te passe le bonjour.
Il avale sa salive. Tout avait commencé de la façon la plus honorable qui soit, lui vendre des produits dont il n'avait aucun besoin, et avait fini sur une proposition d'embauche sur le tournage du prochain film porno d'un des réalisateurs de films X les plus en vogue, et en passe de devenir number one de toute la profession. Quand il se rappelle cette scène surréaliste, il se dit à tous les coups que, oui, la quatrième dimension existe bien.
- Tiens, je te fais une grosse bise pour lui.
Elle se penche et l'embrasse sur la joue. Rien de dérangeant normalement. Mais quand c'est elle qui le fait, il ne sait plus où il est. Cette fille-là, c'est de la bombe. Souvent il la compare à une Ferrari, avec le même besoin en attention, et en carburant, c'est que ça sort pas du garage sans avoir été révisée, fragile les bagnoles nerveuses. Elle lui fait des trucs ! "Woaw..." avec plein de suspension dans sa tête tant aucun de ses mots ne peut décrire la force, la beauté, la sauvagerie, l'animalité, la profondeur, la vérité de leurs ébats.
- Qu'est-ce qu'on fait ce soir ?!
Elle est si belle... "Qu'est-ce qu'on fait ?!! Argh !!!" Mais je sais pas, mais tout ce que tu voudras !" Elle peut tout lui demander, rien ne sera jamais assez beau pour elle, jamais assez cher, elle est si belle. Elle est sa conception la plus intime de la femme de sa vie. Elle est en tout point pareil à tous ses rêves, sauf son boulot, "la tuile...". Il en est dingue ! De son visage, de tout son corps, même si elle s'est fait refaire les seins, même si son ventre prend des ressacs inconnus, qu'elle cache souvent sous des porte-jarretelles. "Je suis fou d'elle" constate-t-il avec ce fond de craintes quand on sait qu'on est en train de faire une connerie, mais qu'on la fait quand même. "J'aime tous ses doigts, ses yeux noirs" et son nez aux narines évasées qui révèlent sa sensualité torride. Il aime ses seins tout neuf, les palper, les téter, son ventre ridé et ses fesses charnus, il serre les jambes, ses cuisses qui s'ouvrent si souvent, il se râcle la gorge, ses pieds qu'elle expose avec délice, parfaitement consciente de leur érotisme. Il ferait n'importe quoi pour la garder. Jamais il n'aurait cru pourvoir un jour habiter en couple avec une nana pareille. Quand les défauts deviennent des qualités.
Et il cherche désespérément ce qu'il pourrait bien lui proposer à faire ce soir qui renforcerait le début de l'amour qu'elle semble lui porter. "Qu'elle semble, c'est là le problème. Ils sont si nombreux à lui être passés dessus..."
Publicité