Un soir de pluie (nouvelle) - 5

Publié le par Chris Saint James




"J'm'en fous" sont les premiers mots qui lui viennent à l'esprit tandis qu'un silence truffé de questions forcément encore sans réponses, mais ça ne saurait tarder, et les oreilles sont aux aguets, tombe dans le bar comme le fait traditionnellement la misère sur le peuple. "De toute façon, j'ai tout vu, tout fait, tout entendu, alors j'm'en fous, et s'il faut elle va me proposer la botte à trois".
- Elle et moi, je veux dire, insiste-t-elle comme à propos.
Loupé.
Coupé dans son élan comme par un coup de téléphone sous la douche, il accuse en serrant les dents, toujours dans le plus grand silence. Ses mots ont claqué, même le chien n'a pas moufté. Quant à Jean Pierre Marielle, aucun tss-tss n'a franchi ses lèvres hermétiquement closes, pas question d'en perdre une miette.
- Elle ne savait pas comment te le dire...
- Et...
"Et quoi ? Ca fait longtemps ? Ca roule les goudous ? Et ça vous suffit les jouets pour prendre votre pied ?... Salopes !"
Un joueur se reprend et avance son fou.
- Et... Où ça, as-tu dit ? parvient à gromeller le professionnel qui sommeille en lui.
-  A Cancun.
- Oui, j'ai entendu, il se force à desserer les dents, mais où ? Quel hôtel ? Tu sais, c'était mon métier le voyage.
- Tu ne connais pas.
- Tu paries ?
- Tu connais Cancun ?
- Jamais mis les pieds, trop pourri. "Et paf", se dit-il avec une satisfaction de mauvais augure. Tu sais les touristes à deux balles parqués dans une enfilade d'hôtels spécialement prévus pour des américains bidochons qui viennent de convoler en juste noces, ça n'a jamais été mon truc. J'ai toujours préféré la Polynésie, ou les Seychelles, la Réunion aussi, mais bon, à chacun ses goûts. Par contre j'ai souvent vendu la destination, on est bien obligé de suivre la mode, même la plus con, faut bien bouffer.
Il s'aime fort fort quand il est comme ça, surtout quand il domine son sujet. Elle le fixe, bouscule sa tasse en attrapant son paquet de Sotckners. Il compte les points. Il sent bien qu'il l'a touchée où il le fallait. Il enchaîne, l'air de rien :
- Alors ? Où ?
- Tu t'es entendu ?
- Ben ouais, avoue-t-il sans l'ombre du début de l'esquisse de la plus microscopique culpabilité. Qu'est-ce que tu veux que je te dise, on est pro ou pas.
- C'est si crade que ça ? s'inquiète-t-elle sans le cacher.
- Pire.
- Mais je croyais...
- Que c'était paradisiaque ? Avant les amerlocs oui, mais tout le monde sait qu'il faut éviter leurs spots. En trois coups de cuillère à pot, t'as qu'à voir le Vietnam ou l'Irak, ils te transforment n'importe quel paradis de sable en enfer de béton.
- ... Tu crois qu'on peut encore annuler ?
Il lui semble entendre le début d'un sanglot qui lui va à ravir. Plus il la regarde et plus il se dit qu'elle est plus belle que... l'autre, la traitresse qui ne mérite même plus de prénom.
- Ca dépend...
Là, il se sent fort. Il la tient, il le sait. C'est son rayon et c'était un kador de la profession.
Sans sexe à l'horizon, plus besoin de se taire. Le bar retrouve son agitation coutumière et le volume sonore qui était le sien avant la révélation d'une aventure lesbienne devant le présumé, et donc ex, petit ami. Le chien fait un ouaf de derrière le comptoir qui semble relancer la sauce. Marielle se remet à briquer son verre, délivrant de droite et de gauche des tss-tss inspirés. Rois et reines se défient tandis que la pluie continue à tomber, diluvienne, comme le foutre dans une orgie.
- Comment on fait pour annuler ?
Notant au passage qu'elle est passée du "on peut annuler ?" au "comment fait-on ?" :
- As-tu le contrat ?
- Non ! C'est elle ! s'exclame-t-elle comme s'il s'agissait d'une évidence.
- Alors, appelle-la.
- Mais...
- On ne parlera que du voyage, promis. Il ressent comme un début d'orgasme. Je ne "peux" pas vous laisser partir dans un endroit pareil. Il y a tant d'autre sites pour une lune de miel... Il jouit.
- On n'est pas mariées quand même.
- Appelle-la. Qu'elle nous rejoigne ici avec le carnet de voyages et je vous conseillerai au mieux de vos intérêts.
"Appelle-la" hurle-t-il à tue-pensée dans sa tête, "que je m'occupe de votre cas". Il ira jusqu'au bout, quitte à coucher avec elle, quitte à les envoyer dans le pire des trous du cul de ce monde qu'il a parcouru dans tous les sens. Elle, qui sort son portable de son sac, en écrasant plus que de raison la Stockner qu'elle a laissée se consumer jusqu'à s'en brûler les doigts.






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Publié dans "Nouvelles"

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B
Merci chris...tu es indulgent....ton regard ,par tes textes apporte tant.
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C
Bises Blanche !!! C'est bon tes yeux sur nos mots.
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B
J'attends la suite ....quelle atmosphère ...même le chien moufte pas,alors c'est tout dire....Hihihi.... Bises chris.
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